Dossier : le temps change



Françoise Monier
Photo : Nunavut Tourism
 
Recul des glaciers, dessèchement de la toundra, menaces sur la faune... Tout l'indique : c'est près du pôle Nord que le réchauffement climatique doit être le plus surveillé. Il pourrait être dévastateur. Des montagnes de granite qui s'élèvent brutalement au-dessus des fjords, des glaciers immenses qui s'avancent vers la mer, des lacs gelés et, au bord des grandes baies, la banquise bleutée qui ne fond que vers la Saint-Jean. Un paysage de commencement du monde. Moins de 30 000 personnes, presque toutes inuites, vivent sur cette poignée d'îles de l'Arctique canadien, entre le 60e parallèle et le pôle Nord. Ils sont à peine 10 000 sur la plus vaste, l’île de Baffin. Hier nomades, les Inuits savaient tirer parti de cette nature hostile. Récemment sédentarisés, ils sont tiraillés entre leurs traditions et le style de vie occidental. Aujourd'hui, le réchauffement du climat risque de faire basculer leur univers.

L'annonce des malheurs futurs est arrivée sous la forme d'un merle noir. La tante de Paul Okalik, Premier ministre du Nunavut, l'a aperçu, début août, à Iqaluit, capitale de ce territoire devenu autonome en 1999. Un oiseau tellement inconnu là-bas qu'il n'a pas de nom en inuktitut, la langue locale. Et pour cause : jamais un membre de la famille des turdidés ne s'aventure plus haut que la fameuse «ligne des arbres», autour du 60e parallèle. Déjà, l'an dernier, deux moineaux avaient mis la ville en émoi. Ils ont disparu avant que les climatologues aient pu les interroger. Pourtant, les autorités ne prennent pas à la légère ces histoires d'oiseaux. Pour David Anderson, ministre canadien de l'Environnement, venu en visite à la fin du mois de juillet, ce qui se passe dans le monde arctique annoncerait le destin du reste de la planète.

Grâce aux photos satellite, on mesure la cure d'amaigrissement des calottes glaciaires

L’île de Baffin aurait dû se nommer l'île de Glace. La banquise bleutée l'enserre comme un étau. Quelques centaines de rivières gelées, la plupart sans nom, et des dizaines d'énormes champs de neige témoignent du dernier âge glaciaire, qui s'est terminé voici quelque 10 000 ans. Grâce aux photos satellite, on mesure la cure d'amaigrissement de ces calottes glaciaires que les experts appellent inlandsis, et la réduction des fleuves de glace. Des glaciologues de l'université de Trent viennent de prouver le recul d'une centaine de mètres du glacier White, sur l'île Axel Heiberg, toute proche. Les fleuves qui débouchent sur les rivages laissent partir d'énormes blocs dans l'océan. De l'autre côté de la baie de Baffin, sur la côte occidentale du Grœnland, des masses hautes comme des immeubles de cinquante étages se détachent dans un fracas de tonnerre et partent à la mer. D'avion, on les voit défiler, de plus en plus nombreux, vers le détroit de Davis et l'Atlantique. Certains, au lieu de descendre tout droit, bifurquent vers l'ouest, empruntent le détroit d'Eclipse, entre la péninsule Borden et l'île Bylot, en direction du Pacifique, et se retrouvent, l'hiver suivant, coincés dans la banquise, tels des châteaux forts blancs, face aux montagnes.

La glace, omniprésente, fait partie ici de la vie. Pour ne pas l'avoir compris, les premiers explorateurs ont péri par centaines. Les Inuits, au contraire, ont établi avec elle des relations étroites et productives. Les voyages sont plus faciles sur la neige bien tassée, qui fait comme un tapis à travers les vallées, ou sur la banquise, qui relie péninsules, îles et îlots, autrement isolés. L'été, on circule péniblement sur la roche mise à nu. D'ailleurs, quasiment aucune route véritable n'a été construite à travers l’île de Baffin. Alors, il faut prendre les petits coucous de First Air et de Canadian Airlines. Comme l'île ne produit à peu près que de la viande de phoque ou de caribou, du poisson et de l'eau, tout arrive par cargo, le mazout et l'essence, le bois de construction, les équipements et les biens de consommation. La durée dont disposent les navires pour décharger leurs marchandises est minutée. Elle dépend totalement du temps. Dans ce contexte, la date de l'arrivée du premier brise-glace de l'année, celui qui trace le chenal dans la baie Frobisher jusqu'à Iqaluit, est un événement. Récemment, le redoux lui a permis de venir de plus en plus tôt. Une aubaine pour le commerce. Un malheur pour l'équilibre du climat.

Une région sous haute surveillance

Ici, l'alternance de l'hiver, avec ses trois mois de nuit totale, et de l'été, avec ses deux mois de jour sans fin, compte presque moins que celle du froid. Dans ces contrées, le thermomètre peut descendre jusqu'à moins –30 ºC en hiver – sans compter le facteur de refroidissement éolien – et jusqu’à 18 ºC, au maximum, pendant l’été. Chaque matin, Mosesie Keenainak, président de l'Association des chasseurs et trappeurs de Pangnirtung, comme ses confrères, se branche sur la météo. Il est crucial de savoir si on peut accéder sans danger aux limites de la banquise, ce bord de mer congelé où vivent les mammifères marins. Dès les premiers craquements, la traversée devient périlleuse, voire impossible. Pour Cornelius Nutaraq, le doyen de Pond Inlet, la connaissance des qualités de la neige et des glaces est souvent une question de vie ou de mort. La débâcle prématurée de 1997, quand une vingtaine de jeunes ont failli se noyer près de Pond Inlet, a marqué les esprits. On continue à surveiller les fjords pour s'y engager à motoneige sans s'enfoncer dans les flots. On les scrute encore plus pour savoir si la fonte prématurée n'est qu'un caprice du temps. Ou si on entre dans une nouvelle époque. Cornelius, lui, en est persuadé. Il sort d'un tiroir des photos jaunies afin de montrer l'emprise des neiges autrefois et prouver à quel point son monde a changé.

Aujourd'hui, la région est mise sous haute surveillance : neige, glace, rivières, bêtes, plantes, tout va être photographié, compté, examiné. Une multitude de groupes de travail s'échangent leurs données d'un bout à l'autre du Canada, sous la houlette du Réseau canadien de recherche sur les impacts climatiques et l'adaptation (C-CIARN). Les premiers résultats ont été résumés sous forme de tableaux affichés dans les administrations. Au nord du Nunavut, les courbes de température restent stables. Mais, au Sud, celles de l'hiver et du printemps ont beaucoup augmenté en cinquante ans. C'est là aussi que les tempêtes et les tornades, inconnues jusque-là, ont été les plus fréquentes. Un mouvement qui semble s'accentuer : l'année 1998 a été la plus chaude qu'ait connue le Canada depuis 1951.

« Les glaciers étaient bien plus nombreux. Celui où mon père a "récolté" un ours n'existe même plus »

Pour dresser un tableau cohérent du temps, on manque de séries statistiques permettant des comparaisons sur une longue durée. Alors, les associations du Nunavut ont eu l'idée de faire appel à la mémoire des anciens. Ces derniers avaient déjà été sollicités pour raconter leur jeunesse, chanter les vieux airs du passé, montrer leurs danses et parler de leurs croyances et de leurs exploits sportifs. Cette fois-ci, ils doivent se remémorer le gel, le vent, la fin de la longue nuit de l'hiver, l'apparition attendue du soleil des étés trop courts. Là-dessus, ils ont beaucoup à dire.

Tout à coup, les langues se délient. Ainsi Lazarussie Ishulutaq, de Pangnirtung, rappelle que sa grand-mère avait prédit, à la fin des années 1950, que le temps allait changer et que les Inuits se regrouperaient dans des hameaux. Une prophétie qui faisait sourire. Maintenant, à 54 ans, son petit-fils regarde en arrière, évoque les chasses avec son père dans des paysages tout blancs, les immenses troupeaux de caribous qu'on poursuivait au printemps, la traversée du fjord sur la banquise jusqu'en août.

« Les glaciers étaient bien plus nombreux. Celui où mon père a «récolté» un ours n'existe même plus.Les trajets en traîneau à chiens, plus lents que les motoneiges, permettaient d'apprendre à jauger la qualité des glaces. » Pour transmettre aux jeunes un peu de ce passé, il fait visiter la cabane à l'ancienne qu'il vient de bâtir, avec les banquettes couvertes de fourrures, les harpons pendus au plafond, les grandes marmites et le « Primus », ce réchaud à pétrole qui a révolutionné la vie des Inuits avant l'arrivée du fusil et du moteur pour les bateaux de pêche.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

© Le Toit du monde
Administration