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Kenojuak Ashevak : une femme de coeur
Pascale Dion
Photo : Michel Gagné
En novembre 2001, j'ai eu la chance de rencontrer la légendaire artiste Kenojuak Ashevak alors qu'elle travaillait à l’atelier de gravure de la West Baffin Eskimo Co-operative de Cape Dorset. Elle s'affairait à compléter des dessins riches en motifs et aux couleurs exubérantes, pour une commande spéciale. Ses six dessins avaient été choisis pour illustrer des couvertures produites en collaboration avec
Pendleton Woolen Mills, le renommé fabricant de couvertures de la côte ouest américaine.
Le hibou, une des figures les plus récentes dans l’œuvre de Kenojuak, est omniprésent dans ses dessins. Deux d'entre eux,
Tapestry of Owls et Owls Treasure, ont été transférés sur des plaques d'aluminium afin d'en créer des éditions limitées de cinquante lithographies. Une équipe de graveurs et d'imprimeurs hautement qualifiés collabore avec Kenojuak au Kinngait Studio de Cape Dorset afin de reproduire ses dessins le plus fidèlement possible. Kenojuak est très satisfaite des résultats.
Bien que reconnue mondialement pour ses représentations stylisées d'oiseaux et d'autres créatures, Kenojuak demeure avant tout une femme sensible, dévouée à sa famille. C'est par accident qu’elle a découvert l'étendue de ses talents artistiques : « Quand j'étais jeune, je ne faisais pas d'art, explique-t-elle, mais quand quelqu'un m'a montré comment et m'a encouragée, j'ai commencé à en faire. » C'était à la fin des années cinquante. James Houston, un artiste torontois qui était alors administrateur pour le gouvernement fédéral dans la région, a introduit Kenojuak et son mari, Jonniebo, au dessin, à la gravure et à la sculpture sur pierre. À cette époque, Kenojuak était dans la jeune trentaine et vivait toujours selon le mode de vie inuit traditionnel, se déplaçant de camp en camp dans le sud de l’île de Baffin et dans le Nord du Québec, selon les possibilités de chasse.
En peu de temps, les talents de Kenojuak ont été reconnus. Ses représentations de l'Arctique, ses dessins et ses estampes, d’un style très particulier, ont quelque chose d'obsédant et d'intrigant. Ses sujets semblent provenir d'un autre monde, exposant quelques-uns des éléments qui lui sont propres et qui forment sa signature : les extensions radiantes, les motifs complexes et les éléments entrelacés.
Ses dessins sont souvent symétriques dans leur facture, rappelant les appliqués que l'on retrouve sur les vêtements inuits. Concernant sa source d’inspiration, Kenojuak raconte qu'elle regarde simplement dans son esprit et laisse son sujet prendre forme sur le papier. Elle produit très rarement des ébauches ou des croquis pour ses œuvres, se laissant guider par son sens inné de la composition et de l'esthétique, créant ainsi des œuvres qu'elle veut douce à l’œil. Paradoxalement, c’est grâce au fait qu’elle soit restée à l'abri des influences esthétiques du Sud – par son mode de vie traditionnel – que Kenojuak a développé un style novateur exceptionnel. Ses créations présentent un irrésistible mélange de réalisme et d’imaginaire, à la fois direct et enjoué.
L'imagerie mythique de Kenojuak Ashevak est avidement recherchée par les collectionneurs d’œuvres d'art, tant au Canada qu’à l’étranger. Au cours des quarante dernières années, ses créations ont été admirées dans plus d'une centaine d'expositions et ont fait l’objet de nombreux projets et commandes spéciales. Trois de ses oeuvres ont illustré des timbres-poste canadiens et une autre de ses créations a été reproduite sur une pièce de monnaie canadienne. Sa puissante création graphique lui a valu une reconnaissance mondiale. Kenojuak est la récipiendaire de nombreuses distinctions, incluant les titres les plus honorables attribués à un artiste canadien, soit sa nomination à l'Ordre de Canada (1967) et l’élection à l'Académie royale des arts du Canada (1974). Plus récemment, Kenojuak a été intronisée à l'Allée des célébrités canadiennes (2001). La plus célèbre de ses créations, The Enchanted Owl, le hibou enchanté, a orné un timbre-poste canadien, en 1970. Le 5 novembre 2001, la célèbre gravure sur pierre de Kenojuak Asevak atteignait 58 650 $ aux enchères, une vente record pour une estampe canadienne. Kenojuak a été étonnée par la nouvelle. « Elle sait que son œuvre est appréciée, mais ça l'a vraiment prise par surprise », a expliqué Jimmy Manning, le gérant de l'atelier de gravure à Cape Dorset. En 1960, la première édition de cette estampe était vendue 24 $.