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Les phoques d'eau douce
Francine Saint-Laurent
Photo : Pierre Duningham
Sur le chemin du retour vers notre campement, voilà que notre moteur hors-bord heurte durement une immense roche à fleur d’eau. Cet incident sans gravité vient nous rappeler brutalement que l’étendue d’eau de 60 kilomètres de longueur sur 25 kilomètres de largeur sur laquelle nous naviguons en plein mois de juillet est un vrai champs d’écueils. Les lacs des Loups-Marins sont un chapelet de lacs aux contours indéfinis, émaillés de dizaines d’îles, bordés de conifères rabougris et situés au nord du 56e parallèle (56° 30’ 73° 45’) dans le plateau hudsonnien. Les redoutables hauts-fonds et les milliers de grosses pierres qui affleurent rendent la navigation très périlleuse. Les pilotes de brousse doivent redoubler de prudence lorsqu’ils se posent à la surface de l’eau. Les nombreux couloirs qui enlacent les îles constituent un vrai labyrinthe où l’on peut se perdre aisément. Dès que le vent se lève, des vagues dangereuses prennent d’assaut tout ce qui navigue sur cette «mer intérieure».
Les lacs des Loups-Marins sont baignés de mystères. On y retrouve un ancien site dorsétien remontant à environ 800 ans après J.-C. On ignore toujours ce qui est arrivé à ce peuple qui habitait notre continent avant l’arrivée des ancêtres des Inuits. Autre mystère, les poissons seraient peu abondants dans les lacs des Loups-Marins et y atteindraient leur maturité sexuelle deux fois plus vite qu’ailleurs. De plus, leur taux de croissance serait supérieur à ceux des lacs avoisinants. Des experts expliquent ces étrangetés par la présence de ce que les Cris appellent le qasigiaq : le phoque commun d’eau douce (Phoca vitulina mellonae). Le mot «qasigiaq» signifie plus spécifiquement, en langue crie, le phoque que l’on retrouve habituellement en eau douce ou à l’embouchure des rivières. Les poissons se seraient adaptés à la pression exercée par ce vorace prédateur au fil des décennies. On retrouve, entre autres, le qasigiaq dans les plans d’eau périphériques des lacs des Loups-Marins, dans l’ensemble du bassin de la rivière Nastapoka et dans certains secteurs des bassins adjacents, au lac Bourdel, au Petit lac des Loups-Marins, au lac à l’Eau-Claire. C’est néanmoins aux lacs des Loups-Marins qu’on trouve la plus forte concentration de ce phoque exceptionnel, les lacs semblant aussi être un lieu de reproduction.
La population de ce phoque est très restreinte. L’équipe d’Hydro-Québec l’a établie – dans les lacs des Loups-Marins et les plans d’eau adjacents – à environ 90 individus, soit un phoque par 10 kilomètres carrés. Ce n’est d’ailleurs qu’après trois jours de recherche en hélicoptère et en embarcation qu’ils ont aperçu leur premier phoque.
Il existerait dans le monde seulement quatre populations isolées de phoques d’eau douce, dont le phoque annelé (Phoca sibivica) qu’on retrouve dans les lacs Baïkal et Oron, en Russie, et dans les lacs Saïmaa et Ladoga, en Finlande. Aujourd’hui, en Amérique du Nord, à l’exception possible du phoque qu’on retrouve au lac Iliamna, en Alaska, les phoques de la péninsule d’Ungava au Québec seraient les seuls à compléter leur cycle vital en eau douce. Le phoque commun de l’océan est toutefois reconnu pour se hasarder dans les rivières et les lacs côtiers. Certains individus viennent même folâtrer dans les eaux du légendaire lac du Loch Ness, en Écosse. Leur mouvement à fleur d’eau aurait-il suscité la légende de Nessie? Cette habitude de fréquenter l’eau douce a semé la confusion chez des chercheurs, particulièrement dans le cas du phoque des lacs des Loups-Marins. Certains ont émis l’hypothèse que c’était un mammifère marin qui venait fréquenter les rivières et les lacs. Cependant, les chutes infranchissables de certaines rivières – qu’ils pourraient utiliser pour se rendre jusqu’à la mer – et la distance qui sépare leur habitat de la baie d’Hudson (160 km) rendent cette théorie étonnante.
«Aucun phoque commun – sauf dans de rares exceptions – n’a été aperçu dans la baie d’Hudson depuis bien des années. Certains soutiennent que l’espèce a été exterminée au moment où les Inuits ont eu en leur possession des armes à feu. De plus, les phoques communs sont connus pour occuper un territoire très restreint», souligne Richard J. Smith, qui a rédigé un doctorat sur les phoques d’eau douce des lacs des Loups-Marins.