Voies de femmes

Groupe de femmes qui chantent

Clotilde Warin et Jérôme Tubiana
Photo : Jérôme Tubiana
 
Les longues négociations avec le gouvernement fédéral et les premières années du gouvernement du Nunavut ont été marquées par les questions des revendications territoriales, des droits de chasse et de la décentralisation, reléguant au second plan la situation des femmes. En 1997, néanmoins, le débat sur la parité avait un temps échauffé les esprits. À la radio et dans les consultations publiques, les langues se sont déliées. Mais, en mai 1997, le « non » l’a emporté avec 53 % des voix et un taux de participation très fiable (39 % des votants). Pour les femmes inuites, le défi est désormais double : confrontées, tout comme les hommes, à la modernité venue du Sud, elles doivent en même temps lutter contre les traditions qui cantonnent encore la femme à la sphère familiale. Le bilan est mitigé : les femmes sont souvent victimes de violence, d’abus sexuels, et la plupart n’occupent que des emplois subalternes. Mais d’un autre côté, 70 % des étudiants du Collège de l’Arctique sont des femmes : mères souvent dès l’adolescence, elles réussissent néanmoins à mener de front leur carrière et l’éducation de leurs enfants.

De la politique à la religion, en passant par les affaires, des aînées à la jeune génération, nous donnons ici la parole à six femmes inuites.

Manitok Thompson, ministre du Gouvernement communautaire et des Transports, est, à quarante-huit ans, la seule femme ministre du Nunavut.
« J’ai appris à habiter deux mondes. Je suis capable de vivre comme une Blanche à Kingston, en Ontario, d’où est originaire mon mari, et comme une Inuite à Coral Harbour, d’où je viens. À Coral Harbour, la culture traditionnelle reste très présente. J’ai besoin de paix, c’est pourquoi tous les étés je vais camper là-bas en famille. Si j’avais le choix, je ne vivrais pas à Iqaluit, c’est pour mon travail que j’y habite. Ici, la culture inuite a trop perdu de son importance.»
« Quand je suis arrivée à l’école, je ne connaissais pas un mot d’anglais et on nous faisait lire Les trois petits cochons. Mais on n’avait jamais vu un cochon de notre vie, ni même un arbre! Les Blancs devraient prendre plus le temps d’observer. Ils pensent qu’ils sont capables de résoudre tous nos problèmes dès leur descente de l’avion. Mais c’est impossible, il faut prendre en compte notre culture. Je pense que les gens du Sud sont fous, mais je ne le dis pas tout le temps. Un jour, ils organisent un grand mariage, et un an après ils divorcent. Ils peuvent dépenser 10 000 dollars pour une simple bague, mais pourquoi n’achètent-ils pas plutôt une table de cuisine?»

« Le problème des femmes commence lorsqu’elles se considèrent elles-mêmes comme des femmes, c’est alors que s’érige une barrière. Si on les bat, pourquoi ne frappent-elles pas les hommes à leur tour? »

«Je n’aime pas quand les gens disent que je suis la seule femme du gouvernement. En politique, nous sommes tous des êtres humains, les hommes sont des femmes comme les autres! Dans une réunion, dans une salle bien chauffée, je peux débattre et avoir le dessus sur n’importe quel homme. Dehors, dans le froid, ce serait différent, les hommes sont là dans leur élément. Les hommes peuvent réparer leur motoneige à mains nues en plein hiver, moi je ne peux pas. Je sais coudre, pas chasser. Mais aux élections, je peux affronter n’importe qui, homme ou femme, Inuit ou non. C’est pour ça que j’ai voté contre la parité à l’Assemblée législative, lors du référendum sur la parité en 1997. La parité n’est pas passée, et je n’en ai pas eu besoin pour être élue. »


Natsiq Alaïnga Kango, quarante-quatre ans, dirige Enokseot, « ce qui appartient aux Inuits », une entreprise spécialisée dans le bâtiment et la réparation d’automobiles.
« Je ne suis allée que quatre ans à l’école. À quinze ans, on m’en a retirée pour me marier à un homme que je ne connaissais pas. Pour les Blancs, une fille de quinze ans est trop jeune pour se marier, mais pour ma grand-mère c’était bien assez! Mon mari et moi sommes partis vivre à Arctic Bay. J’avais envie d’avoir vingt enfants, nous n’en avons eu que cinq, mais nous en avons adopté trois. »

« Nous avons monté une première entreprise. On ne s’y connaissait pas trop. Mon mari n’a pas reçu d’éducation, il ne parle pas anglais. C’est moi qui dirigeais toute l’entreprise, mon mari était mon ouvrier et mon soutien moral. Petit à petit, notre société a grossi : on a fait de la construction, des voyages organisés, du téléphone et du transport aérien; on possédait une épicerie, un hôtel, une compagnie de taxis et une agence immobilière! En dix-huit ans, on est devenus le principal employeur d’Arctic Bay. »

« Mais pour moi, la vie à Arctic Bay était difficile. L’hiver y est très long, la lumière me manquait et ma famille aussi. Nous sommes donc revenus à Iqaluit et je me suis mise aussi à faire de la politique. »

« J’adore les défis, je sais que tout est possible. C’est un défi d’être une femme. Il y a peu de femmes inuites dans les affaires. La plupart d’entre elles sont interprètes ou secrétaires dans l’administration. Il n’y a pas eu beaucoup de changements pour elles, pas encore. Je suis fière d’être arrivée là où je suis, par moi-même, sans l’aide du gouvernement. »
Looee Mike, quarante-quatre ans, a été la première femme ordonnée prêtre au Nunavut, en 1994.
« Je suis née à Nuunataaq, un campement situé à une centaine de kilomètres de Pangnirtung. En 1963, alors que j’avais cinq ans, la Gendarmerie royale du Canada est venue au campement et a emmené de force les huit familles qui y vivaient pour les sédentariser à Pangnirtung. Ça a été un vrai traumatisme, car nous ne savions pas vivre au sein d’une communauté aussi nombreuse. Il y a eu beaucoup de problèmes de violence et d’alcoolisme. Ma vie a basculé lorsqu’à l’âge de treize ans j’ai été violée par mon oncle, le propre frère de mon père. Je n’avais plus envie de rien, j’avais l’impression de partir à la dérive sur la banquise. »

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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