Les voix de l'Arctique

Anne Dupuis et Joavee Alivaktuk

Anne Dupuis
Photo : Anne Dupuis
 
De la neige, de la glace, de la pierre. Le paysage est muet. Estomaquées, mais aussi déconcertées, nous glissons en motoneige vers le fond d’un fjord gelé. Le vent qui court sur la glace la découvre par endroits, bleue et lumineuse. De hautes parois de pierre nous accompagnent, toujours à égale distance l’une de l’autre, bordant le fjord de Pangnirtung. On ne sait trop si l’espace est vaste ou vide. On se sent comme des touristes en motoneige sur la lune.

Joavee Alivaktuk, le guide, arrête sa motoneige et se retourne vers nous. « Vous voulez monter là-haut? », dit-il en pointant la paroi rocheuse qu’on longe depuis peu : 600 mètres de pierre lisse d’où on aurait un beau point de vue sur le fjord. Je n’ai pas l’habitude de lire dans les yeux malicieux de Joavee et cherche une façon polie de décliner l’offre… Mais à son sourire, je comprends que notre guide s’est de nouveau arrêté pour s’assurer que ses deux passagères gardent le moral malgré le froid. Comme à chaque fois, il descend de sa motoneige et, discrètement, attire notre attention sur la neige, la glace ou la pierre. Il nous pousse ainsi à descendre à notre tour et à bouger un peu. Joavee ne nous dit jamais quoi faire pour ne pas avoir froid ou pour ne pas trouver le trajet long; par contre, il veille à ce que nous le fassions.

Ce n’est pas une expédition que nous entreprenons; c’est en touristes pépères que nous voyageons entre la petite communauté de Pangnirtung et l’entrée du Parc national Auyuittuq, sur l’île de Baffin, au Nunavut. Venues d’Iqaluit et séjournant à Pangnirtung, nous avons voulu connaître Joavee Alivaktuk, le guide dont tous nous ont parlé. Il était libre et nous a organisé une sortie à la hauteur de nos petits moyens et du peu de temps qu’on avait. On a bien fait de partir avec lui, même si ce n’est que pour patrouiller les environs de Pangnirtung. Ça, on l’a compris dès que Joavee est venu nous chercher à l’hôtel et que, discrètement, il a évalué comment on était habillées pour résister au froid. Je crois qu’il ne nous aurait pas laissées partir si on n’avait pas passé le test.

Joavee est guide et pourvoyeur dans la région de Pangnirtung depuis près de vingt ans. « Au début, je travaillais à l’hôtel et j’amenais les touristes au parc. », précise-t-il. Il a peu à peu développé ses services. Il possède maintenant un bateau et un camp de pêche qu’il a construits surtout pour les amateurs d’omble de l’Arctique qui visitent les eaux du détroit de Cumberland en été. Joavee cuisine pour ses clients le poisson qu’ils ont pêché. L’hiver, il lui arrive de guider des gens jusqu’au parc et de construire des igloos pour que tous y passent la nuit. Il faut dire que l’on pénètre dans le cercle Arctique non loin de l’entrée du parc. Plusieurs touristes nous ont parlé avec excitation de cette ligne abstraite située par 66º 45’ de latitude nord, et qui les attire ici comme du miel.

Deux des frères de Joavee l’aident durant la haute saison. Mais la plupart du temps, Joavee travaille seul : sur l’île de Baffin, le tourisme n’est pas une grosse industrie, même si le parc national attire son lot de visiteurs. Ainsi, Joavee sait tout faire : interprète, guide, cuisinier, capitaine. Il tente aussi d’intéresser les touristes et de les pousser à venir au Nunavut. Au cours des dernières années, il est allé jusque dans des foires à Chicago et, avec sa fille, à Toronto pour chercher les clients. « Quand les gens en sauront plus sur nous, ils viendront », dit-il. Développer le tourisme au Nunavut se fait dans des conditions difficiles, ne serait-ce que parce que les prix sont exorbitants et la saison, courte. À l’hôtel de Pangnirtung, on nous a aussi dit que ça prendrait plus de gens possédant les connaissances de Joavee pour que le tourisme prenne son envol. Joavee a déjà dirigé des ateliers s’adressant aux Inuits et que son métier intéresse, au Collège de l’Arctique. « Je leur enseigne à trouver des clients, à faire attention à leur réputation. Je leur montre comment faire les choses et comment ne pas faire les choses. » Il ajoute qu’il croit que c’est en le voyant agir que d’autres seront tentés de faire la même chose.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

© Le Toit du monde
Administration