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Combustibles fossiles : nécessaire alternative
Dwane Wilkin et Brian Hirsch
Photo : Maxime Bigras
Après le sauvetage simulé d’un sombre navire, la visite de la centrale d’Iqaluit est une étape importante de la formation de tout aspirant pompier. Il n’y a rien comme de jeter un coup d’œil dans la génératrice de lumière artificielle pour susciter une crainte salutaire du danger.
Les contrôles des centrales tombent sous le sens, bien sûr, car ils permettent aux groupes de sauvetage de prévenir les catastrophes. En outre, le danger d’une conflagration plane toujours ici, car les génératrices à mazout carburent en continu, sept jours par semaine.
La plupart des Canadiens qui vivent au nord du 60e parallèle doivent compter sur l’énergie diesel importée. Les centrales font autant partie de la vie d’aujourd’hui que les lampes à l’huile de phoque et les traîneaux à chiens il y a 50 ans.
Les communautés de l’Arctique, telle une vaste constellation terrestre, entretiennent un feu perpétuel : pauvres sanctuaires vitaux de la dépendance aux combustibles fossiles au Canada. Au Nunavut, la dépendance est totale. L’an dernier, les 27 000 Nunavois ont consommé 36 millions de litres de mazout importé, volume faramineux, pour éclairer leur maison, réfrigérer les aliments, laver la vaisselle et les vêtements, naviguer sur Internet et regarder la télévision. Et c’est sans compter les 58 millions de litres – pour demeurer au chaud. À cela, il faut ajouter les 3 millions de litres d’essence qui ont alimenté le nombre croissant de bateaux, de motoneiges et de voitures.
Pour un territoire aux extrêmes rigoureux – longs hivers obscurs et courts étés ensoleillés – le pétrole est comme un rayon de soleil en bouteille, le grand compensateur d’énergie pour une nation dotée de forces inégales. Mais à quel prix?
En mars 2002, le gouvernement publiait une étude qui a fait date sur l’appétit vorace du Nunavut pour les combustibles fossiles, Combler les besoins énergétiques du Nunavut, également appelée Ikuma II. Selon le rapport, d’ici 2004, un cinquième du budget annuel, de l’ordre de 700 millions de dollars, du gouvernement du Nunavut sera affecté à l’importation, au stockage et à la distribution du mazout.
« C’est une grosse tranche de notre budget et elle continuera d’augmenter », prévoit gravement Ed Picco, ministre de l’Énergie du Nunavut.
Les subventions n’incitent pas à la conservation
Il serait difficile de sous-estimer davantage le coût des habitudes de consommation de carburant au Nunavut. Sans les généreuses subventions du gouvernement, alimenter les fournaises résidentielles avec des liasses de billets de 20 $ reviendrait probablement moins cher et serait beaucoup plus efficace.
Selon plusieurs critiques en matière d’énergie, les génératrices diesel entraînent aussi, pour les Canadiens du Nord (surtout pour les autochtones), des coûts qui ne se chiffrent pas uniquement en valeur monétaire. Les ménages, les hameaux et les villes, conçus pour fonctionner à l’énergie produite ailleurs, sont soumis à des forces indépendantes de leur volonté, illustration réelle d’un peuple dont l’autonomie a été sapée.
Il y a aussi l’environnement
Brûler du carburant diesel, c’est contribuer au réchauffement de la planète en crachant du gaz carbonique, un gaz à effet de serre, et une foule d’autres polluants dangereux dans l’atmosphère de la Terre. L’écosystème polaire du Canada est particulièrement sensible à cette pollution.
Ce n’est pas étonnant que la menace de changement climatique alarme les leaders inuits qui ont appuyé avec véhémence les efforts internationaux, comme le Protocole de Kyoto, dans le but de juguler les émissions de gaz à effet de serre. Cependant, en vérité, les habitants du Nord ne portent pas simplement le fardeau environnemental des pays industrialisés assoiffés de pétrole… ils l’amplifient.
Selon l’évaluation du gouvernement fédéral, l’énergie utilisée au Nunavut produirait plus de 500 000 tonnes de gaz carbonique chaque année. Et ce territoire n’a pas encore connu de poussée industrielle importante depuis sa création en 1999.
Par comparaison, les Territoires du Nord-Ouest, avec un passé d’exploitation minière, ont produit, l’an dernier, plus d’un million de tonnes de gaz à effet de serre.
« Nous ne faisons rien pour freiner le réchauffement du globe ni pour rétablir l’écosalubrité si nous continuons à nous approvisionner en énergie par ces moyens vétustes, affirme carrément Picco. Nous devons chercher d’autres solutions. » Maintenant qu’Ottawa s’est engagé à réduire les émissions de gaz à effet de serre au Canada, le changement de nos comportements n’a jamais été plus urgent.
En théorie, rien n’empêche les 26 communautés du Nunavut de commencer dès aujourd’hui à puiser au moins une partie de leur énergie dans les sources renouvelables tout près.
Le rapport Ikuma II encourage spécifiquement
« l’effort d’ensemble… afin de retenir et de développer des possibilités d’énergie hydraulique. » Depuis plus d’un an, Hydro-Manitoba, service public détenu par la province du Manitoba, évalue conjointement avec la Société d’énergie du Nunavut les coûts de construction de barrages hydroélectriques dans la région du Kivalliq et d’acheminement, dans le nord du Manitoba, de l’électricité par lignes à haute tension.
« Ce que nous espérons réaliser ici, dit Picco, ce n’est pas seulement approvisionner les marchés intérieurs du Nunavut, mais devenir un important exportateur d’électricité pour le Sud. »
Donner une chance au vent?
Certains analystes croient que l’énergie éolienne, une source d’énergie mécanique vieille de plusieurs siècles et aujourd’hui transformée en électricité dans plusieurs parties du monde, est fort prometteuse pour le Nunavut, même si elle a tardé à exciter l’imagination des responsables des services publics.
Les turbines éoliennes construites dans l’Arctique, en petit nombre seulement, ont été en grande partie abandonnées par les promoteurs du diesel, tels des jouets de fantaisie.
Récemment, Hydro-Québec en a démonté une à Kuujjuaq au Nunavik; une autre, en panne depuis deux ou trois ans, à Sachs Harbour, dans les T. N.-O., n’a jamais été réparée. Une seule turbine alimente encore le réseau électrique local de Rankin Inlet avec un filet de courant, mais c’est plus un joujou de foire scientifique qu’une machine.
Bien sûr, l’adéquation de l’énergie éolienne à l’Arctique ne peut être prouvée par ces timides expériences. Un bureaucrate du gouvernement territorial disait d’ailleurs avec esprit :
« On ne peut pas dire d’un arbre qu’il s’agit d’une forêt. Dans un même ordre d’idées, une turbine n’est pas un parc d’éoliennes. C’est une turbine. »
Si les autorités adoptaient pour l’analyse des coûts une approche plus rigoureuse, la promotion de l’énergie renouvelable au Nunavut avancerait. Par exemple, bien que le gouvernement du Nunavut paie pour la construction ou la modernisation des parcs à réservoirs servant à stocker le diesel, ces amortissements n’entrent pas en ligne de compte lorsqu’on détermine les coûts de l’électricité. Pourtant, ces sommes ainsi que les autres subventions soi-disant cachées s’élèveraient à plus de 10 millions de dollars par année.
« Actuellement, le coût de livraison de l’électricité à Iqaluit est de 31 ¢ du kilowattheure. En établissant, par exemple, que le coût réel est de 40 ¢, et que l’énergie éolienne reviendrait à 35 ¢ ou la production de l’hydroélectricité à 22 ¢, voilà qui serait plus raisonnable! », dit Peter Scott, qui a contribué à la rédaction des recommandations de Ikuma II. « Connaître les coûts réels rend certes les solutions de rechange plus attrayantes. »
Parler d’énergie éolienne au Nunavut suscite moins les railleries ces temps-ci. La Société d’énergie du Nunavut a récemment placé un appel d’offres restreint aux entreprises désireuses et capables de construire de vrais systèmes d’approvisionnement en énergie éolienne, grappes de turbines modernes pouvant répondre en grande partie aux besoins des communautés.