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Islande : terre de feu et de glace
Nicole Pons
Photo : Nicole Pons
Arriver en Islande, c’est comme atterrir sur une autre planète. Dès la sortie de l’aéroport, l’environnement est lunaire. De chaque côté de la route qui mène à la capitale Reykjavík, seulement des champs de lave noire, à perte de vue. Histoire de se plonger dans l’ambiance et de ne pas oublier que les terrains volcaniques composent 99 % de la surface de l’île! Pour la plupart très actifs, les volcans côtoient d’immenses glaciers dont certains les recouvrent. Cette terre, une des plus jeunes au monde, située sur une faille de l’écorce terrestre, offre au visiteur aventureux des visions inoubliables de ces gigantesques forces antagonistes de la nature.
Il est deux heures du matin. Par la fenêtre de ma chambre, j’observe le ciel clair sur Reykjavík. C’est irréel, il fait jour en pleine nuit! Je suis arrivée ce soir avec mes amis André, Jean-Pierre et Brigitte. Nous avons organisé en détail notre circuit à la découverte de cette île hors normes de 103 000 km2, toute en volcans actifs et immenses glaciers, dont l’intérieur désertique offre de spectaculaires manifestations du volcanisme : geysers, solfatares, marmites de boue, sources d’eau chaude, champs de lave. Impossible de dormir, je piétine d’impatience.
Émotions fortes
Notre voiture de location, une Lada Niva 4x4 coûtant fort cher, est bien petite pour nous contenir avec notre barda : affaires personnelles, indispensable jerricane d’essence, matériel de camping et vivres pour la traversée des déserts. Il faut donner notre itinéraire à l’agence. Le préposé nous interdit de faire la piste de montagne longeant la base nord du glacier Vatnajökull. En ce début juillet, c’est un bourbier trop risqué pour un véhicule seul. Le ton est donné. Un voyage en Islande n’est pas une promenade dans un jardin anglais!
Autant commencer par des émotions fortes. Direction : les grands espaces vierges du centre. Par un temps superbe et un ciel bleu intense où dansent de gros nuages blancs, une piste cahotique suivant la rivière Hvitá nous mène à Geysir. Le site a donné son nom à ce phénomène de source d’eau chaude jaillissante. Le geyser Strokkur propulse, toutes les cinq minutes, d’une petite cavité naturelle, un énorme jet montant à plus de 20 mètres dans un fracas bouillonnant. L’eau forme une grosse bulle qui explose violemment, puis retombe en une myriade de gouttelettes scintillantes. Même le Grand Geyser voisin, pourtant paresseux, se met de la partie. Fascinant! Autour des geysers apparus après un tremblement de terre au 13e siècle, des sources de boue active et des bassins d’eau chaude d’un bleu cristallin créent une brume de vapeur. À quelques kilomètres au nord, Gullfoss, considérée comme l’une des plus belles chutes au monde, est restée totalement sauvage. Pour notre bonheur. La majestueuse rivière Hvità, descendant du glacier Langjökull, dégringole par des saillies rocheuses dans une étroite gorge basaltique profonde de 200 mètres, formant un gigantesque arc-en-ciel au-dessus des embruns argentés. Une merveille bénie des dieux, comme tout ce pays! Devant l’énorme débit des flots furieux se fracassant dans le canyon, on se sent vraiment petit.
Cap vers les déserts
À nous les grands déserts! La piste du nord passe près d’Hekla (1 491 mètres), le volcan le plus redoutable d’Islande qui a encore fait des siennes en février 2000, crachant de la lave par une fissure longue de 7 km. Hekla, réputé pour s’activer sans crier gare. Dans les environs, la ferme musée de Stöng, datant du début de la colonisation de l’île par les Vikings norvégiens en 870, est typique des maisons traditionnelles, avec murs de tourbe à moitié enterrés et toit recouvert de gazon. Encore maintenant, sur les rares terres cultivables, à proximité même de déserts inhospitaliers, on trouve, par-ci par-là, une ferme totalement isolée où vit une famille dans un confort ultramoderne. Mais la quasi totalité des 280 000 habitants du pays habite le pourtour de l'île, dont la moitié à Reykjavìk et sa région. On trouve aussi une partie de la population
autour du lac My´vatn .
Nous roulons maintenant dans des champs de lave bosselée où un passage a été aménagé pour des véhicules qui ont intérêt à être solides! Excitant et splendide. Après un énorme gué – l’eau arrive en haut des roues! – le Landmannalaugar s’offre enfin dans toute sa splendeur. Un extraordinaire désert montagneux composé de basalte noir et de rhyolite, une roche magmatique aux couleurs vives allant de l’orange au vert foncé. Après avoir installé les tentes près du refuge, quel bonheur de plonger dans la rivière d’eau chaude naturelle, alors que dehors il fait à peine 10°C (certaines sources d’eau chaude canalisées fournissent de l’énergie pour l’industrie, chauffent les maisons, et même la chaussée à Reykjavík!).
Nous entreprenons une randonnée sur les sommets pour apercevoir le Vatnajökull (plus grand glacier d’Europe, 8 300 km2) et l’exploration du canyon aux parois orange flamboyant au soleil du soir par des sentiers se faufilant entre les coulées basaltiques. Pendant deux jours, je m’imprègne par tous les pores de ce site exceptionnel où règne le silence.
Une terre en mouvement
Eldgjá est la plus grande fissure éruptive du monde (30 km de long). On accède à cette gorge après avoir roulé dans le lit du torrent! De gigantesques forces titanesques animent l’Islande, jeune terre en constant mouvement, véritable laboratoire pour les géologues et scientifiques. Située sur une faille de l’écorce terrestre à la charnière entre les plaques tectoniques américaine et eurasienne qui s’éloignent, l’île gagne environ deux centimètres par an (plus de 400 km d’est en ouest, depuis sa naissance à l’ère tertiaire!). C’est le seul endroit au monde où le rift – immense fossé d’ouverture entre les deux plaques - est émergé et actif. On l’observe ici et à þingvellir. Au bout du sentier, la splendide chute d’Ófærufoss a creusé un pont de basalte.
La piste du Sprengisandur traverse une région de hauts plateaux désertiques entourés des glaciers Vatnajökull et Hofsjökull. Trois cents spectaculaires kilomètres de lave, de sable et de pierre où pointent, de temps en temps, près de petits cours d’eau, d’étonnants tapis de silènes acaules rose vif. Pas âme qui vive à l’horizon. Soudain, surgi de nulle part, un cycliste seul, téméraire... ou inconscient.
Autre vision étrange à mi-chemin, un refuge avec poste d’essence et petit restaurant (fameux gâteau!). Il nous faudra dix heures pour rejoindre le lac My´vatn au nord, de l’autre côté, qui abrite une importante population de 15 espèces de canards. Nous nous installons pour trois nuits dans une ferme très confortable. L’accueil est chaleureux et le premier souper avec saumon frais de la rivière, petits légumes et compote de fruits et yaourt, délicieux. Les Islandais, descendant des Norvégiens et d’esclaves celtes irlandais amenés par les colons, sont des gens raffinés et cultivés – on voit des livres partout. Vivant de la pêche (morue, hareng, crustacés...) et industries annexes, du tourisme et de la laine (beaux moutons!), ils ont un des plus hauts niveaux de vie de la planète.
Redoutable Krafla
En faisant le tour de l’énorme cratère d’explosion du volcan Hverfjall (formé il y a 2 500 ans) qui domine le lac, nous découvrons l’ensemble de cette région très riche en manifestations volcaniques, avec, en toile de fond, le redoutable volcan Krafla. Krafla, dont la dernière éruption fissurale de 1984 cracha 110 millions de m2 de lave, pétrifiant le sol à jamais. Nous y accédons en montant le long de la dernière coulée, longtemps interdite, jusqu’à l’intérieur éventré du cratère. Colline boursoufflée noir charbon, énormes blocs de lave déchiquetée, grottes, trous béants, une apocalyptique vision des entrailles fumantes de la Terre. Tout près, est installée une usine d’électricité géothermique. À quelques kilomètres, au pied d’une montagne colorée de dépots sublimés et de soufre jaune à l’odeur envahissante, se trouve Námafjall, une zone de forte activité géothermique : un champ de solfatares (émanations de vapeur et de gaz sulfureux chaud) et d’énormes marmites de boue grise bouillonnant à 100°C... on a intérêt à regarder où l’on met les pieds!
Entre océan et volcans
Pour changer d’air, nous poussons vers les péninsules du nord : l’océan et ses falaises basaltiques, le petit port d’Húsavík entouré de glaciers, les sympathiques macareux moines au gros bec orange (dix millions d’individus fréquentent les côtes islandaises), le soleil de minuit à Ásbyrgi – falaise en forme de fer à cheval dont le fond abrite une forêt (rare en Islande) de bouleaux tortueux, l’immense chute de Dettifoss, allègent l’atmosphère!
Les volcans nous manquent déjà. Nous repartons vers l’intérieur. Cap au sud-est vers le majestueux Herðubreið(1 682 mètres), en forme de table. Nous campons près d’une minuscule oasis où fleurissent des linaigrettes blanches avant d’approcher notre dernier grand volcan, Askja. Il faut marcher pendant plusieurs kilomètres à travers un plateau de scories noires, véritable décor lunaire, pour arriver à l’immense caldeira. Elle est occupée par un grand lac bleu, long de six kilomètres, et un petit lac vert contrastant sur les parois noires et lisses. L’ensemble est grandiose.
La glace et le feu
Nous poursuivons par l’austère côte est. La route n°1 se faufile entre falaises et plages abritant des colonies de grands labbes et d’eiders à duvet. À la lagune de Jökulsárlón, une langue du glacier Vatnajökull se casse en une myriade de petits icebergs. En bateau, nous approchons les icebergs dont certains prennent des reflets bleutés, tandis que d’autres sont noircis par la lave. Magique ambiance polaire. Pourtant, cet univers de glace est menacé par le feu. Très récemment, en 1984, 1996 et 1998, le volcan Grimsvötn, sous le Vatnajökull, est entré en éruption, provoquant (surtout en 96) une énorme crue glaciaire emportant tout sur son passage. Cette côte, très proche du glacier, a été modelée par diverses éruptions de ce type. Comme Eldhraun, un immense champ de lave a été formé par une coulée de 1783 et est aujourd'hui entièrement recouvert d’un épais coussin bosselé de mousses.
Nous passons notre dernière journée à þingvellir. Dans cette faille d’effondrement où l’on observe le rift (comme à Eldgjá), siégeait en plein air l’Althing, premier parlement européen fondé par les colons en 930. Mais le pays tomba sous la tutelle de la Norvège en 1262, puis du Danemark en 1380, avant de retrouver son indépendance en 1944.
À l’heure du départ, je sais que je reviendrai. Le pays est trop exceptionnel pour le classer au rang des simples souvenirs. Il faut le vivre, le sentir vibrer, entendre un volcan gronder. J’ai déjà pris rendez-vous avec Krafla pour sa prochaine éruption!
Renseignements pratiques
Située à la limite du cercle polaire arctique, L’Islande possède un climat tempéré de type océanique. Les hivers sont doux (moyenne -1°C), les étés frais (moyenne 12°C), mais le thermomètre peut grimper jusqu'à 20°C. Les changements climatiques sont brusques, le vent violent. La bonne période pour s'y rendre débute à la fin juin et s'étend jusqu'à à la mi-août, quand il n’y a pas de nuit. Pour l’habillement, prévoyez gros pull, vêtements en laine polaire, imperméable, coupe-vent, chaussures de marche, bottes en caoutchouc, maillot de bain (piscines d’eau chaude naturelle et sources d’eau chaude). En camping : sous-vêtements chauds, tuque, gants et sac de couchage trois saisons.
Comment y aller
Pas d’avion direct du Canada. Il faut se rendre à Boston ou à New-York, d’où partent des vols d'Icelandair pour Reykjavík. Les sites majeurs se trouvent dans l’intérieur désertique de l’île. Seule la route qui fait le tour par la côte est goudronnée (en partie). Les pistes sont très difficiles, elles traversent des champs de lave, des gués... Si vous voulez une formule sécuritaire, choisissez un voyage organisé, de préférence par une agence islandaise spécialisée dans ce type de circuit, avec autobus tout terrain. Si vous préférez l’aventure, montez votre circuit et louez un véhicule (4x4 obligatoire). Informez-vous de l’état des pistes, donnez votre itinéraire, ne partez pas seul, louez un téléphone cellulaire qui passera partout.
Pour dormir, plusieurs formules s'offrent à vous: camping, fermes confortables et modernes, faisant partie d’une chaîne (les Islandais sont accueillants, parlent généralement l’anglais et l’on y mange fort bien – agneau et poisson excellents) ou écoles transformées en hôtels l’été (chambres d'étudiants très confortables). Les vrais hôtels coûtent un prix fou. Organisez tout avant, le contexte ne se prête pas à l’improvisation.
Pour davantage de renseignements, visitez le remarquable site de l’
Office de tourisme islandais
Langue
L’islandais est l’une des rares langues vivantes à être restée très proche de ses origines, le norrois, langue germanique parlée par les colons scandinaves. Elle compte deux lettres de plus que notre alphabet : le þ, correspondant au “th” anglais doux et le ð, correspondant au “th” anglais dur. Par exemple Herðubreið ou þingvellir. On utilise des accents sur toutes les voyelles pour déterminer la prononciation.