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Piper Pass : la recherche d'une voix
Pierre Landry
Photo : Pierre Landry
Une autre belle journée de juin débute dans l’Extrême-Arctique canadien, au cours de laquelle nous essaierons de découvrir les secrets de Piper Pass. Dans une percée de nuages, nous entrevoyons l’île d’Ellesmere. Nous entreprenons notre descente vers Clements Markam Inlet dans la partie nord-est du parc national Quttinirpaaq, point de départ de notre tentative : franchir les trois glaciers et lacs de Piper Pass. C’est la dernière fois cette saison que le Twin Otter pourra atterrir sur le passage gelé. De nombreux pourvoyeurs qui viennent dans ce parc national nous ont demandé d’évaluer la traversée potentielle de cette vallée et d’en identifier les clés du succès. Eh bien, nous leur répondons qu’il faut compter sur ses propres moyens et sur la bonne humeur du Créateur pour nous éclairer!
Sous un ciel sans nuages, nous avançons dans une vallée fluviale : de vieilles pistes laissées par les caribous et les bœufs musqués nous y mènent plus avant. Deux jets nous survolent, seuls indices de la civilisation. Le temps s’alourdit et déploie rapidement un rideau de nuages, présage d’un front de neige. Nous commençons à remarquer la faune bourdonnante d’activités, presque invisible, car son camouflage convient parfaitement au milieu arctique. Sans les voir, nous entendons les bruants des neiges. Nous voyons et entendons le lagopède; quatre labbes à longue queue prennent leur envol et nous écoutons le frémissement de la terre, mue par la force du dégel printanier. À 22 h, nous plantons notre tente : la neige commence à tomber et ne cessera que le lendemain matin à 8 h 30. Fin de la première journée.
Les exigences de survie sont prédéterminées et constantes dans ce paysage boréal. Vous avez soif d’eau et de repos, mais vous devez porter nourriture et abri. Le fardeau pour huit jours pesant environ 30 kilos, chaque pas est précis et chaque effort, calculé. Trouver la bonne route dépend en partie de l’instinct et de la reconnaissance de la configuration du terrain. Gregg Walker, mon partenaire pour cette randonnée de haute montagne, un garde de parc en chef, et moi-même avons survécu en respectant simplement les exigences imposées par la nature et l’isolement. Ces efforts nous ont mérité une certaine forme d’acceptation de notre présence. Désireux de ne pas nous surcharger avec câbles et harnais de sécurité, nous avons opté pour des crampons ajustables sur nos bottes. Seul l’avenir nous dira si nous avons fait le bon choix car, à notre connaissance, personne ne s’est encore aventuré dans cette région.
Jour 2 :
Nous sommes accueillis par le premier glacier qui est praticable sur le versant droit en franchissant prudemment les chaînons rocheux; toutefois, plutôt que de céder à l’envie d’aller trop haut sur ces crêtes, il vaut mieux longer le glacier. Dans « les miroirs du temps », des parois émergent de ses profondeurs glacées tandis que des couronnes de lumière dansent sur sa croûte. Les structures enchevêtrées, uniques, racontent le passé et dictent le présent. Chaque glacier est relié à un lac qui, à mon avis, demeure notre plus grand défi. Le pourtour du premier lac est dégelé et sa surface, craquelée à plusieurs endroits. Heureusement, nous pouvons poursuivre notre randonnée en avançant sur les rochers qui affleurent sur la rive latérale droite de cette plaque d’eau à demi gelée; ce raccourci nous dispense d’avoir à la traverser. En arrivant près du deuxième glacier, nous décidons d’en reporter le passage au jour suivant.
Jour 3 :
La communication radio à intervalles réguliers est vitale. Matin et soir, à 7 h et 19 h pile, nous faisons le point sur les progrès de notre excursion avec le camp de base d’Eureka. Après un déjeuner copieux, c’est de nouveau le départ. Cette fois encore, nous choisissons le versant latéral droit du deuxième glacier : erreur qui nous coûtera deux heures. L’escalade devient alors la seule issue possible. C’est le moment de sortir les crampons! Nous marchons prudemment sur le glacier lorsqu’une mouette blanche décrit trois cercles au-dessus de nos têtes, pique ensuite vers le bas du glacier et vire à gauche. Je reconnais un message des esprits de la nature, mais je n’en tiens pas compte. Au bas de ce deuxième glacier du col, nous explorons la surface avec soin, à l’affût des crevasses qui la lézardent, surtout sur sa largeur. La plupart étant recouvertes de neige, nous sommes forcés de ralentir la cadence. Finalement, nous revenons sur nos pas, car l’extrémité de ce glacier n’offre aucune issue. Le pied du glacier est zébré de grandes rivières et son versant droit présente une dénivellation hors de notre portée et de nos possibilités pour la simple raison que nous n’avons aucun câble. Pour le franchir, il vaut mieux remonter sur le glacier pour ensuite tourner à gauche près de la pointe, exactement à l’endroit où la mouette a dévié, comme pour nous indiquer la route. Dans ses meilleurs moments, la nature est un excellent guide.
Jour 4 :
Nous scrutons le lac, aucun des versants de la montagne fort escarpée n’étant praticable. L’escalade serait trop difficile et demanderait trop de temps. Nous faisons donc face à une difficulté de taille : nous rendre sur le lac presque entièrement dégelé sur sa périphérie. En général, plusieurs solutions s’offrent à tout problème; malheureusement, presque toujours, une seule convient. Avec beaucoup de précaution, nous nous retrouvons sur la glace; néanmoins, le danger plane toujours. Nous sondons le sol à l’aide d’un bâton avant chaque pas. Le premier quart du lac franchi, nous pouvons voir qu’une petite avalanche de pierres s’est retrouvée sur le lac, le traversant sur presque toute sa largeur qui, selon mon estimation, fait un kilomètre. Nous nous relayons en tête en évitant de cheminer côte à côte en prévision de tout incident malheureux, un bris de glace, par exemple. La péripétie à la fois la plus dangereuse et la plus excitante du présent voyage s’est produite lorsque la glace céda sous mon pied qui atteignit la couche du dessous. Après quatre heures de randonnée angoissantes, chaque pas étant ponctué d’un craquement de la glace, prudemment si ce n’est avec plus de circonspection qu’à l’abord, nous quittons le lac et retrouvons la terre ferme.
Nos efforts et notre confiance absolue en cette mission seraient-ils récompensés? Nous découvrons un large passage à l’abri du vent et baigné de soleil, brin de chaleur qui atténue notre tension, et nous trouvons une passe le long du versant gauche du troisième glacier. Truffé de séracs et de larges crevasses, ce dernier ne semble pas très hospitalier... Pendant toute la soirée, couchés entre le troisième lac et le glacier instable, nous entendons l’assourdissant bris des glaces, tels d’énormes fracas de verre : de larges morceaux de glace s’abîmant dans les profondeurs d’étroites crevasses. Au matin du cinquième jour, nous décidons de traverser le lac sur sa largeur près du glacier, car il aurait été trop difficile et dangereux de l’attaquer sur la longueur. Selon les relevés de la carte, nous couperons maintenant à travers une vallée, ce qui diminuera la distance et changera la configuration du sol que nous foulerons. Essentiellement, nous allons grimper jusqu’au plateau et passer sur l’autre versant de la montagne au lieu de traverser le troisième lac (le plus grand) et d’en faire le tour.