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L'art dorsétien démystifié
Annick Bergeron
Photo : Annick Bergeron
Il y a un millier d’années, une culture unique et fascinante disparaissait de l’Arctique nord-américain, laissant entre autres comme trace de son passage, d’étonnants petits objets. Les Dorsétiens, vraisemblablement les Tuniit des légendes inuites, ont laissé derrière eux des centaines de petites sculptures, constituant l’une des collections d’art préhistorique les plus importantes du monde.
Ce n’est qu’en 1925 que l’anthropologue Diamond Jenness, après avoir reçu des artefacts provenant principalement de Cape Dorset, attesta la présence d’une culture antérieure à celle des Inuits. Plusieurs légendes inuites mentionnent la présence d’un peuple qui occupait déjà le territoire au moment de leur arrivée, il y a environ un millier d’années. Les Tuniit des légendes inuites correspondraient véritablement à la population de culture dorsétienne, attestée par Jenness, population occupant l’Arctique vers 500 ans avant J.C., et qui était considérée par les Inuits comme ayant rendu leur terre habitable ; c’était un peuple étrange, grand, fort, mais pacifique et qui a disparu.
Ce sont les Tuniit qui ont rendu notre contrée habitable, ce sont eux qui ont découvert les endroits où les caribous traversaient les cours d’eau et qui en ont fait des emplacements de chasse. Ce sont les Tuniit aussi qui ont trouvé le poisson dans les rivières et qui ont construit les barrages à saumon et les barrières forçant les caribous à emprunter des sentiers spécifiques. Les Tuniit étaient forts mais peureux et ils ont facilement été mis en fuite sans qu’on ait jamais entendu dire qu’ils aient tué qui que ce soit. (Anonyme, Nattilingmiut, Mathiassen 1927 : 187). [Traduction libre].
Les archéologues l’ont effectivement constaté. Ce peuple s’est progressivement effacé des données archéologiques à partir de l’an mille pour disparaître complètement il y a environ 500 ans. Néanmoins, il semble qu’un petit groupe, connu sous le nom de Sagdlermiut, ait survécu, confiné dans l’île de Southampton, au nord de la Baie d’Hudson, jusqu’au début du XXe siècle. Leur mode de vie ressemblait peu à celui des Inuits. Les Sagdlermiut portaient des vêtements différents de ceux des Inuits et, comme les Tuniit des légendes, ils n’utilisaient pas le kayak. Selon les Inuits, ils parlaient un dialecte étrange et, contrairement aux Inuits qui utilisaient des outils de métal, ils utilisaient des outils de pierre taillée, semblables à ceux des Tuniit. De récents tests d'ADN sur des ossements d'un Sagdlermiut confirment néanmoins qu'il serait un descendant à la fois des Tuniit et des Inuits.
Les seuls vestiges de cette culture disparue sont les légendes inuites transmises de génération en génération et les traces archéologiques. Les archéologues, qui d’ordinaire, en d’autres lieux, doivent essayer de comprendre les cultures préhistoriques au moyen d’une infime partie de restes matériels, bénéficient dans ce cas de conditions exceptionnelles. Le climat de l’Arctique est favorable à la conservation des sites archéologiques et des artefacts d’os, d’andouillers de caribou, d’ivoire de morse et de bois. Les archéologues ont donc une meilleure compréhension de la préhistoire dans l’Arctique que dans la plupart des autres régions du globe. Même si nous restons toujours dans un monde d’hypothèses lorsque nous essayons de comprendre des cultures venues d’un passé lointain, l’importante collection d’art dorsétien qui est parvenue jusqu'à nous nous permet une intrusion intéressante dans leur univers.
Miniatures
La collection d’art dorsétien avoisine les mille objets. Une collection diversifiée, autant par ses sujets (la plupart des animaux de l’Arctique y sont représentés) que par la manière de les représenter : de très réaliste dans certains cas à plus abstraite dans d’autres. L’art dorsétien est avant tout un art de la miniature. Il faut à peine quelques centimètres pour représenter fidèlement les traits d’un ours ou pour créer d’étonnantes masquettes, notamment la masquette de Tyara (photo 1).
Art chamanique
L’art dorsétien a été avant tout défini par les spécialistes comme étant un art chamanique, c’est-à-dire reflétant une religion chamanique. Comme d’autres peuples de chasseurs des régions nordiques, les Dorsétiens devaient croire que les animaux pouvaient prendre des formes humaines et vice versa.
Plusieurs petites sculptures illustrent bien cette croyance chamanique, notamment la masquette de Tyara qui présente des traits associant l’humain et l’animal. Plusieurs de ces figurines présentent des perforations, indice probable qu’elles étaient portées comme amulettes. Les Dorsétiens, tout comme les autres groupes de chasseurs ayant pour religion le chamanisme, avaient probablement besoin eux aussi de la protection et de la force d’un esprit animal pour s’assurer de survivre dans un environnement difficile et favoriser leur chasse.
Ce qui renforce l’idée que les petits objets d’art sont aussi reliés à des rites chamaniques est la présence, sur plusieurs d’entre eux, de marques qui semblent représenter les squelettes des animaux en question. Et, d’après la pensée chamanique, le squelette est, avec l’âme, le seul élément qui demeure après la mort physique du corps. L’un des derniers arguments en faveur de la théorie de l’art chamanique est la représentation de plusieurs « animaux-esprits » qui donnent l’impression de voler, notamment cet ours polaire découvert à Igloolik, daté d’il y a environ 2000 ans (photo 2, ours d’Igloolik). Cette petite pièce d’à peine quelques centimètres semble voler et présente aussi de nombreuses marques évoquant son squelette. D’autres pièces assez étonnantes présentent des figures anthropomorphiques en forme de pointe de harpon (photo 3). Peut-être s’agissait-il encore une fois de favoriser la chasse?
Finalement, il existe une catégorie d’objets qui semble directement reliée aux rites chamaniques. Ces objets étaient probablement utilisés par ces êtres qui avaient le pouvoir d’entrer en contact avec le monde des esprits, ceux que l’on appelle communément chamanes dans les cultures sibériennes. Les chamanes se faisaient les intermédiaires entre ce monde et l’autre monde où habitaient divers esprits, demandant leur aide lors des famines, de maladie ou d’événements incontrôlables. Dans cette catégorie d’objets se trouvent les masques qui, de par leur fonction même, transforment celui qui les porte, notamment dans l’exemple de ce masque découvert à Button Point, près de Pond Inlet (photo 4). Les masques étaient probablement utilisés lors de cérémonies ou de rites chamaniques, et ils permettaient peut-être à celui qui les portait de ramener sur terre l’esprit en question. La transformation pouvait aussi être réalisée en portant des espèces de fausses dents animales qui était placées sur le bord de la bouche (photo 5).
Il existe aussi des figures humaines ou animales qui ont un trou dans la poitrine ou la gorge, dans lequel un morceau de bois est parfois planté, ce qui amène les spécialistes à croire qu’ils sont peut-être reliés à un rite magique, conçu pour « tuer », par anticipation, l’animal convoité (photo 6). Certaines représentations humaines, notamment des figures en bois flotté aux bras et jambes détachables ont peut-être été utilisées pour des rites de fertilité.