Quand les chiens inuits sont disparus

Groupe d'hommes et de chiens dans un campement

Francis Lévesque
Photo : © Toshio Yatsushiro 1958 ou 1959 / gracieuseté de Nelson Graburn (Apirku Nilisi) 2005
 
Depuis maintenant cinq ans, deux organisations inuites (la Qikiqtani Inuit Association – ou QIA – dans la région de Baffin au Nunavut et la Société Makivik au Nunavik) réclament au gouvernement canadien une enquête sur la disparition des qimmiit (chien inuit canadien ou canis familiaris borealis). En effet, leur nombre a brutalement chuté en un laps de temps très court. Avant 1950, plus de 20 000 qimmiit peuplaient l’Arctique canadien. Dans les années 1970, on n’en trouvait plus que 200. Encore aujourd’hui, le nombre de qimmiit ne dépasse guère les 300.

Au cœur des revendications inuites contemporaines se trouve l’affirmation selon laquelle des policiers de la Gendarmerie royale du Canada auraient appliqué, entre 1950 et 1975, un programme systématique d’élimination des qimmiit. Plusieurs aînés inuits de toutes les régions de l’Arctique de l’est affirment que des agents de la GRC auraient tué leurs chiens de manière quasi systématique sans jamais se justifier ni s’excuser auprès d’eux. Encore aujourd’hui, le gouvernement canadien et la GRC nient l’existence d’un programme ou d’une politique d’élimination systématique des qimmiit. Pour faire la lumière sur ce sujet délicat, un bref retour en arrière s’impose.

Déjà au milieu du XXe siècle, les Inuits de Baffin étaient en contact avec des Qallunaat (non-Inuit) depuis au moins cent ans. Avant 1950, les rares Qallunaat à venir dans l’Arctique sont commerçants, missionnaires, militaires américains (les Américains construisirent quelques installations militaires durant et après la deuxième guerre mondiale, dont l’une est à l’origine de la communauté d’Iqaluit) ou encore policiers de la Gendarmerie royale du Canada. Cette présence blanche a eu bien sûr des effets sur le mode de vie des inuits. Ces derniers se sont convertis massivement au christianisme, sont devenus trappeurs ou encore ont travaillé à la construction ou au maintien des installations américaines (et plus tard canadiennes). Ces activités nouvelles jumelées à une foi chrétienne grandissante et à l’utilisation plus fréquente d’objets nouveaux ont eu un impact non négligeable sur tout l’univers inuit. Mais, dans l’ensemble, les Inuits gardent un certain contrôle sur leur vie.

Avec l’arrivée au pouvoir de Diefenbaker en 1957, la politique canadienne change du tout au tout. Avant cette période, le Canada maintenait une présence très limitée dans l’Arctique canadien. En effet, les policiers de la GRC étaient presque les seuls représentants de l’État canadien dans le nord du pays et le gouvernement avait une politique de laisser-aller à l’égard des Inuits. À partir de ce moment, le gouvernement canadien considère qu’il doit donner aux populations inuites les mêmes avantages qu’aux autres citoyens canadiens. Si les intentions de cette politique sont louables, les effets n’en sont pas moins importants. En moins de dix ans, le gouvernement fait construire des installations pour servir les Inuits autour des postes de traite, des missions ou encore des bases américaines. Des écoles, des dispensaires, des bureaux du gouvernement et, surtout, des maisons préfabriquées sont alors érigés partout dans l’Arctique.

Plusieurs aînés inuits affirment qu’à cette époque, les policiers de la GRC passaient dans les camps des Inuits qui ne vivaient pas encore dans les communautés pour exiger que les parents envoient leurs enfants à l’école sous peine de retirer aux familles leur allocation familiale. Plusieurs parents inuits, désireux de conserver cette allocation mais réticents à se séparer de leurs enfants, décident alors de venir s’établir dans les communautés. D’autres Inuits viennent vivre dans les communautés nouvelles par choix. En effet, plusieurs emplois deviennent disponibles et le désir de gagner de l’argent est suffisant pour les encourager à changer de mode de vie. Enfin, plusieurs familles viennent rejoindre des parents ou amis qui vivent dans les communautés. À titre d’exemple, une communauté comme Iqaluit voit sa population inuite passer de 383 en 1956 à plus de 900 en 1960.

En plus des problèmes reliés à la pénurie de maisons et d’emplois, la croissance exponentielle du nombre d’Inuits dans les nouvelles communautés entraîne un autre problème important : l’augmentation, exponentielle également, du nombre de chiens. Il faut savoir qu’au milieu du XXe siècle la grande majorité des Inuits sont trappeurs. L’entretien des lignes de trappe nécessite un nombre important de chiens. Les armes à feu facilitent aussi la chasse et permettent à chaque Inuit de nourrir un grand nombre de chiens.

À partir de 1956, la GRC demande aux Inuits d’attacher leurs chiens pour prévenir accidents et maladies. Les Inuits sont cependant réticents sous prétexte que les qimmiit perdent leur force pour tirer le traîneau et leur efficacité à la chasse s’ils sont attachés. De plus, plusieurs propriétaires de chiens travaillent durant la semaine et chassent la fin de semaine. Ces derniers n’ont pas le temps nécessaire pour nourrir leurs chiens pendant la semaine. Ils les laissent donc libres de trouver eux-mêmes leur nourriture.

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, on rapporte des accidents impliquant des qimmiit dans diverses communautés de l’Arctique de l’est. Pour contrôler ce problème, la GRC tue systématiquement les chiens qui ont attaqué des humains ainsi que ceux qui ne sont pas enchaînés. La GRC a le mandat, dans certaines communautés de l’Arctique, de contrôler les chiens non attachés à des chaînes – les chiens sous harnais n’étaient pas considérés comme étant attachés – afin de prévenir les accidents. Dans d’autres communautés, des officiers spéciaux sont nommés par décret pour effectuer cette même tâche. Si les Inuits qui habitent les communautés comprennent rapidement qu’ils doivent garder leurs chiens attachés, cela n’est pas le cas pour les Inuits qui vivent dans des camps à l’extérieur des communautés et qui viennent commercer aux postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Plusieurs récits d’aînés inuits racontent la même histoire : un trappeur inuit venu au poste quelques jours pour traiter réalise au moment de partir que ses chiens ont été tués. Pour rejoindre sa famille, il n’a d’autre choix que d’emprunter des chiens à un ami ou de marcher.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

© Le Toit du monde
Administration