Déciviliser les inuits

Enfants qui jouent au hockey

Zebedee Nungak
Photo : © Bryan & Cherry Alexander

Robert E. Peary, explorateur américain reconnu pour avoir atteint le pôle Nord en 1909, a passé près de vingt ans avec les Inuits du Groenland. Il a eu le privilège unique d’observer et de décrire l’autosuffisance et l’indépendance totales de ces gens à leur premier contact avec la « civilisation ». Certaines observations, dont celles de Peary qui considérait les Inuits comme un peuple distinct, ont échappé au Qallunaat (l’homme blanc) ou ont été entièrement ignorées lorsque ce dernier vint transformer l’Arctique quelques années plus tard

Dans son livre Northward Over the Great Ice, Peary a dépeint ces images vivantes des Inuits, autour de 1891.

Il n’existe aucune forme de gouvernement et il n’y a pas de chef parmi eux, chaque homme étant l’autorité suprême dans sa propre famille et son propre maître, littéralement et absolument. La notion de propriété privée leur est inconnue. Chaque homme possède le pays entier : il peut installer sa maison là où il le veut et y chasser au gré de sa fantaisie…

Chaque homme est son propre tailleur, cordonnier, constructeur d’embarcation, charpentier d’habitations et tout le reste ; en d’autres mots, chaque famille est littéralement et absolument indépendante et autosuffisante, et capable de continuer à vivre ainsi indéfiniment, sans aide étrangère… [traduction libre].
Dans son livre The North Pole, publié en 1910, Peary écrivait :

Ce sont des sauvages, mais ils ne sont pas barbares ; ils n’ont pas de gouvernement, mais ils ne sont pas sans loi ; selon nos normes, ils n’ont absolument aucune instruction et, malgré tout, ils manifestent un degré remarquable d’intelligence… Sans religion et n’ayant aucune notion de Dieu, ils partagent leurs dernières ressources avec toute personne affamée… [traduction libre].

Ces visions fugitives de l’autosuffisance des Inuits lors du premier contact s’appliquaient au monde inuit tout entier. D’aucuns déploreront peut-être à quel point les Qallunaat, venus plus tard imposer les servitudes de la « civilisation » à l’Arctique, n’ont pas reconnu ni respecté l’indépendance des Inuits que Peary avait constatée assez nettement pour la décrire.

Le contact des Inuits avec la « civilisation » a entraîné leur dépendance totale envers le commerce et les biens matériels qui ont été alors introduits, transformant la société inuite jusqu’à la rendre méconnaissable.

Les Inuits « civilisés » devaient voir le jour, c’était leur destin ! Mais les normes de la civilisation jugèrent très défaillant le mode de vie que pratiquaient les Inuits depuis des millénaires. « Ils ne peuvent continuer à vivre ainsi », telle était l’évaluation formelle des missionnaires chrétiens, des représentants de la loi britannique, des agents du commerce de la pêche à la baleine et de la traite des fourrures, et des gouvernements. Ces représentants de la civilisation marquèrent de leurs empreintes respectives le mode de vie des Inuits et l’endroit où ils vécurent en définitive.

Dans le même ordre d’idées, certains ouvrages ont été produits en 1931 par la Compagnie de la Baie d’Hudson (HBC) et le gouvernement du Canada qui essayaient vraisemblablement de former les Inuits en milieu de travail pour en faire des « Esquimaux civilisés ». George Binney notait dans The Eskimo Book of Knowledge :

Ils sont pour la plupart chasseurs, trappeurs et marins, des sportifs insouciants… généreux envers tous les membres de leur communauté et dans les meilleurs termes avec les femmes et les hommes blancs vivant parmi eux.

[...] Grâce au travail des missionnaires, plusieurs d’entre eux ont appris à lire et à écrire… Ils n’ont cependant qu’un seul livre dans leur langue, la Bible… Sur ces gens joyeux, ignorant totalement le comment et le pourquoi du monde, s’étend l'ombre de la civilisation… [traduction libre].

Dans «A Letter From the Government To The Eskimo People», O.S. Finnie écrivait :

Vous devez avoir de la nourriture. Vous devez avoir des vêtements. Vous devez avoir de la pâtée pour chiens. Vous ne pouvez survivre sans avoir ce qu'il faut pour manger, pour vous vêtir ou pour nourrir vos chiens. Votre nourriture, vos vêtements d’hiver, votre pâtée pour chiens, tout doit provenir de votre pays, que ce soit de la mer ou de la terre. Il n’y a aucun autre moyen de les obtenir. [traduction libre].

Les auteurs de ces écrits envahissent pratiquement les iglous et les tentes de leurs sujets-cibles, et essaient d’en faire des entités différentes par supervision coloniale extrême. S’il y avait eu un moyen d’amener plus rapidement les Inuits à la civilisation, ils l’auraient utilisé.

Aujourd’hui, les Inuits considèrent peut-être ce genre de fausses descriptions du passé comme une pointe d’humour et non comme les meilleurs efforts de l’establishment du temps pour changer systématiquement leur vie. Ce qui est probablement l’un des indices du niveau de « civilisation » des Inuits, étant donné qu’il est difficile de ressentir de l’amertume envers les anciens piliers de la civilisation qui ont fait preuve d’ignorance subtile et d’œillères éduquées sur ces questions.

Mais la civilisation a atteint l’Arctique et les Inuits à profusion. La compréhension de ses avantages ou l’évaluation du tort qu’elle a causé à la langue, à la culture et aux traditions inuites est toutefois très complexe et comporte plusieurs éléments surprenants et inattendus. Les travaux sur cette thématique sont suffisamment nombreux pour permettre à de nombreux « esquimaulogistes » d’évaluer et de documenter les incidences de la civilisation sur les Inuits.

Au cours des cinquante dernières années, le mode de vie des Inuits de l’Arctique a effectué un voyage accéléré de l’iglou jusqu’au micro-ondes. En cette période de grandes transitions, la société inuite s’est transformée, passant d’une vie fondée sur le pur socialisme coopératif, où le partage presque total était privilégié, à une vie régie par le capitalisme compétitif, où le profit individuel l’emporte sur le bien-être collectif.

« Sauvages », les Inuits étaient nomades ou semi-nomades et leur rythme de vie suivait les saisons. Aujourd’hui, « civilisés », ils ont adopté des habitudes de vie sédentaires et se concentrent en permanence dans des lieux où ils occupent un emploi rémunéré.

Il existe maintenant une version arctique de la consommation par conformisme dans la vie des Inuits. La première manifestation du phénomène fut une famille ayant deux motoneiges devant son bungalow de deux chambres à coucher. Aujourd’hui, on voit plutôt deux 4X4 dans l’entrée de garage d’une maison comportant deux étages et trois chambres à coucher.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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