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L'odyssée inuite
Yvon Csonka
Photo : © Bryan & Cherry Alexander
Alors que les ancêtres des Amérindiens sont arrivés en Amérique à pied sec par le « pont béringien » qui reliait l’Ancien et le Nouveau Monde pendant la dernière grande glaciation, ceux des Inuits ont traversé le détroit de Béring il y a cinq ou six millénaires. Ils représentent ainsi la vague la plus récente de peuplement préhistorique des Amériques.
En quelques siècles, les « Paléoesquimaux » ont colonisé les côtes arctiques de l’Alaska jusqu’à l’est du Groenland. Au Canada, cette population s’est maintenue pendant plusieurs millénaires1 jusqu’à ce qu’elle soit remplacée, entre le XIe et le XVe siècle de notre ère, par des groupes « néoesquimaux », également en provenance d’Alaska, porteurs de la culture dite de Thulé, qui incorporait des innovations techniques venues de Sibérie, en particulier celles qui facilitent la chasse à la baleine. Les Inuits historiques, descendants directs de ces immigrants thuléens arrivés au Canada aux XIe et XIIe siècles, se souviennent dans certains récits des Tuniit, qui devaient être les derniers Dorsétiens, décrits comme des gens grands et forts, mais obtus. On ne sait s’ils les ont assimilés, exterminés ou chassés vers des zones marginales où ils auraient pu s’éteindre par manque de ressources.
Les migrations à l’origine de ces deux vagues de peuplement de l’Arctique, paléoesquimaude et néoesquimaude, espacées de quelques millénaires, sont remarquables autant par l’immensité des distances que par la rapidité avec laquelle ces dernières ont été parcourues. Pour les expliquer, on invoque généralement des réchauffements climatiques qui auraient étendu les territoires de certaines espèces chassées par les humains, ainsi que l’expansion territoriale et la poussée démographique consécutives à l’augmentation des ressources. Quoi qu’il en soit, l’histoire des populations esquimaudes (on conserve le terme en préhistoire pour se référer aux différentes cultures manifestant un mode de vie adapté à l’Arctique nord-américain et groenlandais, sans présumer de leur parenté linguistique ou biologique) témoigne d’une très grande flexibilité dans l’adaptation aux ressources du milieu, la subsistance étant fondée, selon les lieux et les époques, sur des combinaisons éclectiques d’espèces animales : mammifères marins et terrestres, poissons et volatiles.
L’origine thuléenne commune et récente explique l’apparentement linguistique et culturel des Inuits d’aujourd’hui, du nord de l’Alaska au Groenland en passant par le Canada. Cette unité se fractionne cependant depuis la sédentarisation relative qui a suivi la migration, par l’adaptation aux environnements locaux, par l’apparition de dialectes régionaux (au Labrador et dans certaines régions de l’ouest aussi par le déclin de la langue inuite au profit de l’anglais), et par des développements historiques et politiques divergents. L’histoire orale n’a pas gardé trace des origines alaskiennes, encore moins de celles d’outre détroit de Béring. D’ailleurs, de nombreux autochtones d’Amérique du Nord craignent, dans le contexte politique actuel, que l’admission de telles origines ne les fasse considérer par le grand public comme guère plus « qu’encore un autre groupe d’immigrants », ouvrant la voie au démantèlement du statut particulier accordé aux Peuples Premiers.
Des Thuléens aux Inuits
Les premiers arrivants thuléens en provenance d’Alaska se déplaçaient déjà en kayak (qajaq), en oumiak (umiaq, grande barque recouverte de peaux) et en traîneaux tirés par des chiens. Chasseurs versatiles, ils se distinguaient par la place prépondérante de la baleine du Groenland dans leur subsistance. Ils passaient l’hiver sur la côte, dans des maisons au sol excavé, dont l’armature était faite d’os de baleine, de pierres et de mottes de tourbe. Les tranchants des couteaux et des armes étaient en ardoise polie, les récipients en poterie (de piètre qualité, en raison de la rareté du combustible nécessaire à leur cuisson).
C’est à partir de la Terre de Baffin que des Thuléens, probablement un groupe de quelques dizaines de personnes, arrivèrent au Québec-Labrador, une région où ils côtoyèrent des Dorsétiens jusqu’à la fin du XVe siècle. D’autres pionniers thuléens, cheminant à travers l’archipel arctique canadien, sont entrés au Groenland par le détroit qui le sépare de la Terre d’Ellesmere, où ils furent également en contact avec les derniers Dorsétiens, et cela deux siècles environ après l’établissement, en 985, des premiers colons vikings au sud de la grande île. Les rencontres entre Thuléens et Vikings demeurent vaguement documentées ; le premier contact doit remonter au XIIIe siècle. L’expansion de chacun des deux peuples était favorisée par le réchauffement climatique, qui accroissait les zones libres de banquise où les Thuléens venaient poursuivre les baleines et qui permettait aux Européens de subsister grâce à l’élevage d’animaux domestiques dans le sud-ouest du Groenland.
La longue détérioration climatique entamée vers le milieu du XIIIe siècle, qui culmina sous la forme du « Petit âge de glace » à partir du milieu du XVIe siècle jusqu’au milieu du XIXe siècle, fut certainement à l’origine du déclin et de l’extinction des Vikings au Groenland et elle contribua à orienter les transformations manifestes entre la culture des Thuléens et celle de leurs descendants, les Inuits historiques. Les baleines cessèrent de migrer dans l’archipel arctique canadien où la banquise ne se retirait plus en été, et les Inuits furent contraints de se déplacer pour poursuivre d’autres gibiers. Partout, les phoques et les caribous devinrent les bases de la subsistance. La poterie fut abandonnée au profit de la stéatite pour la confection des récipients et des lampes à huile. Le fer, en provenance des lointaines colonies vikings, parfois aussi d’origine météoritique, et le cuivre natif, commencèrent à remplacer la pierre polie. La maison excavée fut abandonnée au profit d’un modèle plus simple, le qarmaq (une maison aux murs en dur dont le toit était parfois fait de peaux) puis, dans certaines régions, ne subsistèrent que l’iglou de neige en hiver et la tente en été. Des groupes se mirent à passer l’hiver sur la banquise même, à y chasser le phoque à travers la glace, tandis que d’autres nomadisèrent loin à l’intérieur des terres à la poursuite du caribou.
Rencontre avec les "Gros sourcils"
C’est au cours de cette période qu’eurent lieu les premiers contacts entre les Inuits et ceux qu’ils nommèrent Qablunaat ou Qallunaat selon les régions (« Gros sourcils », « les hommes blancs »). Certains équipages européens qui, au XVIe siècle, venaient pêcher la morue sur la côte du Labrador, rencontrèrent des Inuits, mais les rapports furent généralement brefs et hostiles. Pendant longtemps, les contacts et les descriptions concernant les Inuits ne furent qu’un post-scriptum des explorations européennes lancées à la recherche du passage du Nord-Ouest. La première rencontre qui donna lieu à une description substantielle fut celle des équipages de Martin Frobisher, en 1576, dans la baie de la Terre de Baffin qui porte aujourd’hui son nom. Il n’existe donc de sources écrites (par des Européens) que pour la période la plus récente de la transition Thuléens-Inuits historiques, et encore ces sources sont-elles lacunaires et souvent biaisées : leurs auteurs étaient en effet des explorateurs, des marchands de fourrure, des missionnaires, et finalement des agents du gouvernement qui connaissaient peu la culture inuite. Dans la plupart des cas, seules de maigres traces archéologiques témoignent des extraordinaires épopées qui ont dû jalonner les premiers siècles de la présence thuléenne-inuite dans l’Arctique canadien2, dans un environnement qui se dégradait au point de les contraindre à la famine, aux déplacements et à des adaptations locales très spécialisées, puis à une dépendance croissante envers les échanges commerciaux avec les marchands de fourrure et, plus tard, avec les chasseurs de baleine d’origine européenne ou américaine.
La documentation historique concernant les Inuits de l’ouest de la baie d’Hudson est la plus ancienne et la plus consistante. La majeure partie en est constituée par les archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui bénéficiait d’une charte royale d’Angleterre établie en 1670 lui attribuant l’énorme bassin s’écoulant en baie d’Hudson, aux confins alors inexplorés. Poussant vers le nord, cette entreprise vouée à la traite des fourrures fonda un poste à Churchill en 1717. Dès l’été suivant, elle inaugura la traite avec les Inuits en envoyant un sloop (navire à mât unique) chargé de marchandises vers le nord. Poursuivi sporadiquement jusqu’en 1790, ce commerce estival, qui avait lieu aux environs des communautés actuelles d’Arviat (Eskimo Point) et de Tikirarjuaq (Whale Cove), profitait plus aux Inuits qu’aux Anglais, les premiers n’y consacrant que les efforts nécessaires à acquérir des biens qui remplaçaient avantageusement leurs propres objets traditionnels. Le poste de Churchill avait également pour mission de contribuer à la découverte du passage du Nord-Ouest, ce qui occasionna d’autres rencontres avec des Inuits sur leurs terres.
Depuis Churchill, l’Anglais Samuel Hearne entreprit d’extraordinaires voyages à pied en compagnie d’Amérindiens Dènè, et atteignit l’océan Arctique à l’embouchure de la rivière Coppermine en 1771. Il y fut témoin d’un massacre d’Inuits par ses compagnons Dènè, mais sa description en est probablement exagérée. Le récit de Hearne3 établit qu’à cette époque, l’intérieur de la grande toundra canadienne était fréquenté par des Amérindiens et que les Inuits ne l’habitaient pas. Les relations entre Inuits et Amérindiens ont parfois été violentes, mais nettement moins que le stéréotype ne tend à l’établir. Les sources historiques révèlent également des exemples d’entente pacifique prolongée, et les sources orales que j’ai recueillies confirment que ces relations sont devenues particulièrement cordiales entre les Inuits Ahiarmiut et les Dènè Chipewyan de l’ouest de la baie d’Hudson, au début du XXe siècle4.
Au XVIIIe siècle, les Inuits de la côte du Labrador s’aventuraient parfois de manière saisonnière jusqu’au détroit de Belle-Isle, où ils rencontraient des Franco-canadiens. Des missionnaires moraves s’établirent au Labrador dès 1771 et n’abandonnèrent le terrain à la Compagnie de la Baie d’Hudson qu’en 1926. Les Inuits de la péninsule et de la baie d’Ungava eurent l’occasion de participer à la traite des fourrures dès l’établissement de postes par la Compagnie de la Baie d’Hudson, en 1750 au Lac Guillaume-Delisle, en 1830 à Fort-Chimo (l’actuel Kuujjuaq), et en 1837 à Poste-de-la-Baleine (l’actuel Kuujjuaraapik).