Quand le caribou ancien révèle l'histoire

Caribou vu de loin dans un paysage enneigé

Sylvie Binette
Photo : Sylvie Binette
 
Depuis 4 000 ans, les sommets qui entourent le lac Kusawa, aux environs de Whitehorse, capitale du Yukon, répondent aux besoins primordiaux sur le plan de l’habitat pour bien des espèces animales de la région. Ces sommets sont, par le fait même, un endroit rêvé pour la chasse à plusieurs espèces. En août 1997, Gérald Kuzyk, biologiste pour le ministère des Richesses renouvelables du Yukon, se trouve justement dans la région du lac Kusawa pour y faire la chasse au mouflon de Dall. Arrivé à haute altitude, une découverte surprenante l’attend, qui n’a rien à voir avec le mouflon de Dall. Cette trouvaille pourrait permettre d’en découvrir beaucoup sur l’origine d’un autre quadrupède du Yukon prisé par les chasseurs.
 
Arrivé au sommet, Gérald Kuzyk se retrouve devant une très grande congère, un amas de neige entassée par le vent, qui prend souvent l’aspect d’une dune et que le froid garde généralement intacte. Rien de spécial dans le fait de retrouver une congère en ces régions, mais l’aspect de celle-ci la rend particulière : elle est fondante, colorée et… très odorante.

Que ces congères fondent sous les températures clémentes de la saison estivale peut sembler normal aux habitants des régions plus septentrionales. Ce qui est anormal, c’est que ces structures sont désormais menacées de fondre à une vitesse accélérée, suite aux changements climatiques qui affectent actuellement plusieurs régions de la planète. Les effets de ces derniers sur les régions nordiques, c’est-à-dire la fonte des glaciers, le ramollissement du pergélisol ou l’instabilité dans les conditions climatiques et météorologiques, suscitent l’intérêt de plusieurs et sont l’objet de différentes recherches.

L’observation de la congère permet au biologiste d’apercevoir que des bois de caribous s’y trouvent, en plus d’artefacts d’anciens outils de chasse. Il constate aussi que ce qui donne la couleur noire et l’odeur particulière à l’amas de neige est la présence de boulettes fécales de caribou!

À première vue, ce site, nommé Thandlat Ddhäl («montagne très pointue» en langue Tutchone du Sud), reste une intrigue pour le biologiste. Avec ses années d’expérience, ce dernier sait très bien qu’aucun caribou n’a été vu ou chassé à cet endroit depuis bien des années. Les aînés des premières nations de Champagne et d’Aishihik racontent que la dernière harde de caribous a été aperçue durant l’hiver 1932. Le savoir traditionnel des peuples autochtones, qui occupent le territoire depuis des millénaires, est souvent utilisé dans le Nord pour compléter les observations des recherches scientifiques.

La curiosité pousse donc le biologiste à ramasser, en surface, un échantillon de boulettes fécales. Les résultats de l’analyse de la matière en question surprennent à la fois les scientifiques et les autochtones de la région : les boulettes fécales ont plus de 1 400 ans! Cette découverte inattendue amène des chercheurs de différentes disciplines, en collaboration avec les groupes des premières nations de la région, à retourner sur le site afin d’y investiguer plus minutieusement.

Cette deuxième expédition a donné droit à de bien belles découvertes : des boulettes fécales qui y ont été trouvées ont de 4 000 à 7 000 ans. Différents ossements d’oiseaux et de mammifères, entre autres de bisons, ont été trouvés. Des artefacts, tels des pointes et des propulseurs de lance, furent aussi récupérés, ces objets ayant de 4 000 à 6 000 ans. Enfin, des reliques d’une clôture de chasse, bâtie dans un endroit stratégique pour rassembler un troupeau et en faciliter la chasse, ont été retrouvées.

La découverte de ces artefacts en ces hauts lieux constitue une grande surprise pour les archéologues et les paléontologues qui s’entendent pour dire que les sites en haute altitude n’ont jamais été le choix de prédilection pour l’établissement de camps chez les peuples anciens. Les chercheurs s’attardent généralement dans le fond des vallées, là où le climat est plus clément et où il est facile de trouver de l’eau et du bois, éléments habituellement recherchés par les premiers habitants de ces régions.

Depuis les découvertes sur le site de Thandlat Ddhäl, les scientifiques reconnaissent que ces lieux sont d’une importance capitale pour la compréhension des mœurs des peuples de ce territoire et des animaux qui y ont vécu. Suite à la découverte initiale, on a trouvé jusqu’à soixante-dix congères recouvertes d’anciennes boulettes fécales de caribous, entre Whitehorse et Haines Junction, le tout sur une distance d’environ 140 kilomètres.

Les scientifiques du Yukon se réjouissent de ces nouvelles découvertes. Pour certains, elles annoncent la possibilité de mieux comprendre l’évolution des populations animales. Pour d’autres, elles permettent de découvrir les us et coutumes de ces espèces. Du côté des biologistes de la faune, l’analyse de ces congères couvertes de boulettes fécales permet d’étudier les maladies, les virus, la végétation, l’alimentation et possiblement d’apporter un peu de lumière sur l’évolution de l’espèce ancienne du caribou à celle que l’on connaît aujourd’hui, à travers l’étude des modèles de distribution de cette espèce ancienne.

Une étude a été conduite dernièrement à 50 kilomètres du site de Thandlat Ddhäl sur une harde de caribous des bois auparavant plus nombreuse mais qui a été réduite à trois petites hardes d’environ 450 têtes chacune lors de la migration abondante d’explorateurs au cours de la ruée vers l’or. Cette étude démontre que ces caribous grimpent aux sommets des montagnes environnantes durant l’été afin de fuir les moustiques. De cette façon, ils parviennent à économiser de l’énergie et se concentrent sur l’apport de nourriture afin de se préparer pour l’hiver. Il est important de garder en mémoire que lorsque les caribous des bois des environs de Whitehorse fuient les insectes vers les sommets des montagnes, ils le font en petits groupes, contrairement aux caribous de la toundra, qui eux migrent en grands troupeaux.

Après le rut, lorsque la neige commence à s’accumuler, les caribous des bois redescendent en solitaire vers le fond des vallées, là où ils se nourrissent presque entièrement de lichen. Le caribou des bois vit plus ou moins en solitaire durant l’hiver afin d’échapper aux prédateurs, une stratégie de défense assurée.

La question reste à savoir si les boulettes fécales retrouvées sur le site Thandlat Ddhäl proviennent de ces caribous des bois ou plutôt de caribous de la toundra de la harde de Forty-mile, qui occupent traditionnellement un territoire allant de Fairbanks, en Alaska, jusqu’à Whitehorse. Cette harde comptait près de 500 000 individus vers la fin du 19e siècle. Elle n’en compte maintenant que 25 000, qui sont presque exclusivement confinés en Alaska, à l’exception de femelles engrossées qui passent l’hiver au Yukon.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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