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De Igloolik à Hollywood
Marie-Hélène Cousineau
Photo : Marie-Hélène Cousineau
Mai 2001 Atanarjuat, l’homme rapide, un film produit à Igloolik, une communauté du Nunavut de 1 200 âmes, est présenté en première mondiale au festival de Cannes. Il décroche la Caméra d’or, un prix prestigieux qui récompense une première réalisation. C’est la première fois qu’un film canadien reçoit ce prix. Depuis, il ne cesse d’être récompensé partout où il passe : prix du meilleur long métrage canadien au festival international du film de Toronto, en septembre 2001; prix spécial du jury et prix du public au festival des nouveaux cinémas et des nouveaux médias de Montréal; prix des premières réalisations du Guardian au festival international du film d’Édimbourg 2001 et grand prix du meilleur film au festival international du film de Flandre-Gand. C’est un succès monumental, d’autant plus qu’il est sélectionné pour représenter le Canada pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.
Et pour cause. Vue sur grand écran, l’expression de la culture et de l’esthétique traditionnelles inuites par les technologies actuelles provoque des résultats esthétiques subtils et inusités qui fascinent. Lors du visionnement, on se sent un peu comme un enfant qui découvre, pour la première fois, l’étrange complexité des formes de la vie à travers un microscope. Le film Atanarjuat, en nous entraînant chez les Inuits d’il y a quatre ou cinq siècles, nous fait voyager en terra incognita.
Août 1999 Igloolik. J’entre dans un qammaq, une maison traditionnelle de pierres et de tourbe. De la toundra où je me tiens, il faut d’abord que je descende quelques marches creusées dans le sol et que je m’accroupisse pour me faufiler dans l’étroite entrée. Relevant la tête, j’aperçois une quinzaine de personnes vêtues de luxueuses fourrures grises, noires et blanches. Assises sur des plates-formes recouvertes de peaux de caribou, elles sont regroupées autour des qlliqs, les lampes à l’huile de phoque. Deux jeunes femmes se recoiffent. Tous me surprennent par la façon détendue et précise avec laquelle ils appartiennent à cet espace riche et texturé. Je me tiens debout sur une mosaïque étonnante composée de dalles immenses. Les murs de pierres suintent. Une fenêtre de fine peau transparente de tripes de mammifère marin laisse pénétrer la lumière blanche d’une soirée d’été. Des lueurs jaunes provenant des lampes à l’huile se réfléchissent sur les visages basanés. Je baigne dans la sensualité du lieu.
Des équipements d’enregistrement à la fine pointe de la technologie digitale côtoient les technologies inuites traditionnelles. Une enceinte sophistiquée diffuse des chansons populaires pendant que l’équipe règle les éclairages. Saviez-vous que l’acoustique peut être excellente dans un qammaq? Celui-ci, ni plus ni moins qu’un studio d’enregistrement vidéo et audio, est l’un des environnements les plus extraordinaires dans lesquels je me sois trouvée. Endroit éphémère pourtant, puisqu’il s’agit du plateau de tournage d’Atanarjuat. La musique cesse et la caméra commence à tourner. Je dois quitter les lieux, mais l’expérience esthétique de cette soirée m’a hantée depuis; jusqu’à ce que je la revive en visionnant Atanarjuat sur grand écran lors du festival des nouveaux cinémas et des nouveaux médias de Montréal, en octobre 2001.
Oki, trempé et tremblant de rage ne peut le croire. Il regarde avec désarroi Atanarjuat qui s’enfuit de l’autre côté de la crevasse et court nu, sur la banquise, pour sauver sa peau. L’eau glaciale et noire les sépare irrémédiablement. Atanarjuat a sûrement bénéficié d’une aide surnaturelle pour franchir cette distance et Oki se jure de le pourchasser et d’en finir une fois pour toutes avec lui.
La fable d’Atanarjuat, adaptée pour la télévision et le cinéma par les productions Igloolik Isuma, en surprend plusieurs par son caractère passionnel.
Atanarjuat, l’homme rapide raconte une légende qui date de bien avant la venue des Blancs dans l’Arctique. Histoire d’une communauté déchirée par la rivalité entre deux familles, la trame dramatique a des allures shakespeariennes : meurtres, vengeance et interventions surnaturelles colorent le récit raconté par les aînés de la région d’Igloolik depuis des centaines d’années.
L’intervention maléfique d’un shaman dans un petit groupe de familles installe une rivalité que l’on voit se développer au fil des générations. Deux frères, Amajuaq et Atanarjuat, en sont les principaux protagonistes. D’enfants mal nourris et chétifs, ils deviennent des chasseurs exceptionnels et des hommes enviés. Oki, le fils de Sauri, est leur adversaire. La belle Atuat, promise malgré elle à Oki, se mariera finalement avec Atanarjuat. Leur paisible vie de couple sera de courte durée, car Atanarjuat, à la suite de circonstances douteuses, prend Puya, la soeur d’Oki, comme seconde épouse. De plus, Atanarjuat devra s’enfuir pour sauver sa vie lorsque son frère et lui seront victimes d’une attaque surprise menée par Oki et ses compères. Cette attaque planifiée avec l’aide de Puya laissera Amajuaq sans vie et Atuat momentanément sans conjoint. Atanarjuat, avec l’aide de son oncle Qulitalik, qui vivait à l’écart du groupe depuis plusieurs années, retrouve ses forces et revient se venger et retrouver son Atuat bien-aimée.
Les émissions produites par les productions Igloolik Isuma ont été jusqu’à présent plus souvent visionnées dans des musées américains, japonais et italiens qu’à la télévision canadienne. Cette situation devrait changer maintenant que la petite compagnie privée d’Igloolik a réussi à percer le système de production de la télévision au Canada. Ce qui n’est pas un mince exploit lorsqu’on constate que le projet a nécessité quatre ans de préparation, de production et de postproduction. Des embûches de taille se sont trouvées sur le chemin de l’équipe d’Isuma.
Avec un budget de 1,96 million de dollars, cette production offrait en effet tout un défi : c’était la première fois qu’une compagnie canadienne voulait produire un film pour la télévision en langue aborigène (dans ce cas-ci, l’inuktitut). En 1999, Téléfilm Canada et le Fonds de télévision canadien ont finalement accepté d’investir un peu plus de 500 000 $ suite à l’accord de partenariat conclu entre l’Office national du film du Canada (ONF) et Isuma. Plusieurs autres organisations gouvernementales ou privées ont aussi participé à la production d’Atanarjuat : le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, par l’entremise du ministère du Développement économique et du ministère de l’Éducation, de la Culture et de l’Emploi; le Conseil des arts des Territoires; Baffin Business Development Centre; Kakivak Association; Nunavut Tungavik Inc.; First Air; le Conseil des arts du Canada et la municipalité d’Igloolik.
Malheureusement, pendant que toute cette complexe structure financière se mettait en place, Paul Apak Angirliq, cofondateur des productions Iglolik Isuma, idéateur du projet cinématographique de la légende d’Atanarjuat et directeur de sa scénarisation, mourut après une lutte acharnée contre le cancer. «C’est une chose à laquelle nous pensons constamment, témoigne Norman Cohn, directeur de la production et de la photographie d’Atanarjuat et cofondateur d’Isuma. Quand les acteurs ont été informés que Téléfilm avait accepté notre demande, certains ont applaudi et d’autres se sont mis à pleurer en pensant à Paul Apak.»
L’ONF, qui ne produit plus de films de fiction à proprement parler, s’est intéressé au projet à cause de son style particulier. «Atanarjuat peut certainement être considéré comme un drame de fiction, mais pour les Inuits, il s’agit d’un morceau d’histoire», explique Cohn. Les gens croient que les événements légendaires sur lesquels le film est basé se sont vraiment déroulés. Pour les Premières nations, la frontière entre la fiction et le documentaire n’est pas la même que pour Occidentaux. Les histoires des Premières nations peuvent être fictives et non fictives en même temps et la culture orale des Premières nations est peut-être bien une forme d’art qui mélange délibérément les genres et expérimente avec cette forme mixte.
Zacharias Kunuk est le directeur d’Atanarjuat. Troisième membre fondateur des productions Igloolik Isuma, il a auparavant dirigé Qagiq (1988), Nunaqpa (1991), Saputi (1992) et une série de treize émissions intitulées Nunavut (1994). Sculpteur réputé, il est venu à la production télévisuelle et maintenant au cinéma après avoir acheté sa première caméra VHS lors d’un voyage à Montréal, au début des années 80. Anciennement producteur pour la IBC (Inuit Broadcasting Corporation), il a cofondé Isuma pour pouvoir exprimer la culture d’Igloolik sans l’ingérence d’une administration extérieure.
Financé par les fonds réservés à la télévision, Atanarjuat sera présenté au petit écran puisque que CBC, Vision TV, APTN (Aboriginal Peoples Television Network) et Channel 24 Igloolik ont signé des engagements de télédiffusion. «On produit Atanarjuat selon les règles du cinéma pour la télévision, mais tous ceux qui sont impliqués s’entendent pour dire qu’il serait possible que le film ait également une distribution en salles», indiquait Norman Cohn, avant que le film ne soit lancé à Cannes et que les prix ne s’accumulent. À l’heure actuelle, le film est assuré d’une distribution en salles, du moins en Europe et aux États-Unis, où il a trouvé des distributeurs. Paradoxalement, la distribution en salles au Canada n’est pas encore prévue, puisque les distributeurs ne se sont pas engagés à le faire. Mais peut-être est-ce une autre histoire…