Noël à bord du CGS Arctic

Photo ancienne d'un équipage montant à bord d'un voilier

Stéphane Cloutier
Photo : Fonds J.E. Bernier, Archives nationales du Québec
 
La nuit a enveloppé le jour de son grand voile. Elle sera seul maître sur ces vastes déserts blancs du Nord. Le jour a fui avec l’astre solaire au-dessous de notre monde. La vie essaie de suivre tant bien que mal son cours durant cette grande nuit qui durera trois mois. Le froid est intense et mordant sur la chair mal recouverte. Le gibier est rare. Le moral est au plus bas. Une pâle lumière nous provient de la lune et des étoiles du firmament. Il y a aussi les lanternes lumineuses d’un navire pris dans les glaces. C’est le C. G. S. Arctic, sous le commandement du capitaine Joseph Elzéar Bernier. À bord, une quarantaine d’hommes qui se sont engagés pour une expédition canadienne afin d’explorer, mais surtout d’assurer la souveraineté de leur pays dans l’archipel Arctique. En tendant l’oreille, on peut entendre un accent étranger au silence des montagnes et des glaciers éternels. On y parle français. Nous sommes en 1910. Le navire hiverne tout près d’un petit village traditionnel inuit, Uluksaq, dont le leader est le vieux Nasuk. Nous sommes dans la baie de l’Arctique, dans le Nord de l’île de Baffin.
 
Certains des échos de cette expédition sont parvenus jusqu’à nous à travers les carnets inédits de Fabien Vanasse Vertefeuille. Il fut l’historiographe des expéditions arctiques du gouvernement du Canada entre 1904 et 1910. Vanasse nous raconte, dans sa langue maternelle, le quotidien de nos grands explorateurs canadiens, parfois avec un brin d’ironie et d’humour. Il nous parle également de la rencontre des deux mondes, entre francophones et Inuits.

Ce qui suit est un texte sur les fêtes de Noël, à cette époque, en Arctique. Toutes occasions de briser la monotonie de la quasi obscurité polaire étaient bonnes pour le capitaine et ses hommes. Loin de leurs proches et de leurs familles, nos «exilés» allaient se réjouir de voir le monde renaître. Le solstice d’hiver marque effectivement un tournant dans cette grande nuit du Nord, celui du retour graduel de la lumière et du soleil.

Extraits des carnets inédits de Fabien Vanasse Vertefeuille

Vendredi,
23 décembre 1910

10 h Au cours de la nuit dernière, un autre contingent de huit chasseurs d’Igloolik ou plutôt d’Agoo est arrivé au village d’Oo-loug-sing. L’interprète Koor-nou est au bateau avec les nouveaux visiteurs et le capitaine, ainsi qu’avec les sept arrivés hier après-midi. Le gramophone fonctionne full speed ahead. M. le commandant ne néglige rien pour amuser les visiteurs. Thibauld a l’ordre de leur donner l’hospitalité au bateau pour toute la journée.

Ce matin, le mercure est à –38 ºF; le ciel est clair, pas de vent. Tous les Esquimaux du village, ainsi que ceux d’Agoo, sont invités à venir passer la journée de Noël au bateau. C’est Tom qui est le porteur de l’invitation de M. le commandant. Ces Esquimaux, sans plus, aiment à manger et à s’amuser et ils savent qu’à Noël qu’ils vont sûrement manger et s’amuser.

20 h MM. Thibauld, Mathé et English s’occupent depuis ce matin de la décoration du salon pour la fête de Noël. Déjà le grand mât est tout pavoisé. En même temps, les hommes travaillent aux décorations du pont à tribord, en face de l’office de M. le commandant. C’est là que seront dressées les tables pour le grand festin de nos invités. C’est aussi là que le bal aura lieu avant et après chaque repas; c’est la coutume en ce pays. Depuis trois jours, M. le charpentier Normand fabrique des accordéons en vue de la partie musicale de la fête.

Bob, qui [est le couturier] du bord pendant tout l’hivernage, vient de confectionner une mitre rouge flamboyant ornée de chérubins en fer blanc pour le vieux Nassoo, le bourgmestre d’Oo-loug-sing. La lady bourgmestre aura une capuche rose, dentelée en belle soie bleuâtre, don de M. le commandant.

22 h Le gramophone a joué presque sans relâche, toute la journée, en l’honneur de nos invités. Les contingents d’hier et de ce matin ne sont qu’un parti d’éclaireurs; le gros de l’armée est en arrière et arrivera ces jours-ci.

Samedi,
24 décembre 1910

10 h –49,5 ºF; pas de vent sur la baie, mais il fait grande brise du nord-ouest sur le Sound. Le ciel est nuageux; pas de lune, ni d’étoiles.
Les préparatifs pour la fête de Noël se poursuivent avec ardeur – on pourrait dire avec enthousiasme – chacun veut y mettre la main et chacun y met la main et fait de son mieux. Notre modeste autel a pris un véritable air de fête. M. l’ingénieur Koenig a taillé une grande étoile en fer-blanc neuf; les rayons de l’astre de Bethléem ont été artistiquement perforés au poinçon, avec ordre et symétrie. Elle est en position au milieu d’un groupe de 30 à 40 étoiles d’or que l’artiste a semées sur le drapeau de la marine du Canada. Les couleurs nationales parsèment le fonds de l’autel. En arrière de l’étoile, et bien dissimulées, trois chandelles illumineront l’astre levé en Orient.

22 h Le chœur de l’Arctic exécutera le programme suivant à son concert sacré de minuit.

La messe royale
  1. Cantique - Ça bergers - M. Émile Bolduc;
  2. Le chapelet - M. le commandant;
  3. Introit - Discit Dominus - M. George Gosselin;
  4. Kyrie & Gloria – M. George Gosselin;
  5. Épître & Évangile - M. le commandant;
  6. Cantique - Les anges dans nos montagnes - M. Paul Tremblay;
  7. Le Credo - M. Émile Bolduc;
  8. Prières de l’offertoire - M. le commandant;
  9. Cantique - Minuit chrétien - M. George Gosselin;
  10. Prière jusqu’à Sanctus - M. le commandant;
  11. Sanctus - M. George Gosselin;
  12. Prière jusqu’à Pater - M. le commandant;
  13. Cantique – Dieux de paix et d’amour - M. George Gosselin et M. Auguste Vézina;
  14. Prière jusqu’à Agnus Dei - M. le commandant;
  15. Agnus Dei - M. Émile Bolduc;
  16. Cantique - Dans cette étable - M. Albert Nolet;
  17. Prière jusqu’à Ite Missa est - M. le commandant;
  18. Ite Missa est - M. le Dr Joseph Étienne Bolduc;
  19. Prière au Sacré Cœur - M. le commandant;
  20. Cantique – Suspendant leur douce harmonie - M. le Dr Joseph Étienne Bolduc.
23 h Il n’y a pas de couvre-feu ce soir. C’est la grande veillée. Chacun attend minuit, l’heure solennelle. On fume, on joue aux cartes, on cause du pays, les plus patients achèvent une partie de dames. Des logis des matelots nous arrivent des échos de joyeuses chansons. Bob vient de poser les derniers diamants de fer-blanc au chapeau rouge de Nassoo. Les décorations sont terminées au salon, sur le pont et dans les couloirs d’un bout à l’autre du navire. À la cuisine, les préparatifs de la fête exhalent une fumée qui délecte, qui enivre déjà les gourmets. La théière et la cafetière, remplies jusqu’au bord, bouillonnent en écume. Les croquignoles jaunissent dans la graisse presque en flamme. Le Coq Reynolds et l’infatigable Louis, son assistant, préparent un superbe réveillon aux «beignets de la rose», arrosés du bon café, et les tourtières de Noël sont déjà dans les casseroles sur les feux violents.

23h 45 Muette depuis notre entrée en hivernage, la petite cloche de l’Arctic se réveille en chantant l’hymne des cieux. Les échos étonnés se prolongent dans le calme de la nuit froide, de montagne en montagne. Les portes du navire sont illuminées comme une pleine lune dans la nuit. Thibauld et Ben allument les cierges de l’autel. Koenig fait lever l’étoile de Noël. Elle resplendit au milieu de la constellation du drapeau. C’est ainsi qu’a dû paraître l’astre du mystère lorsqu’il s’est levé pour la première fois, à la vue des anges, pour conduire les mages à Bethléem.

Le concert sacré du minuit 24 décembre 1910 va commencer. Le chœur a pris place au pied de l’autel. Tout l’équipage arrive au salon - chapelle.

Dimanche,
25 décembre 1910

1 h 30 Noël! Noël! Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la Terre aux âmes de bonne volonté. Le concert s’est terminé à une heure. Le programme a été superbement rendu. Le docteur a surtout excellé dans le joyeux Ite Missa est de la messe royale. Les chœurs angéliques ont dû tendre l’oreille, cette nuit, aux accents inaccoutumés qui montaient du désert du Nord. Le réveillon suivit le concert, affaire d’une demi-heure très bien employée. Entre deux tasses de café et deux «beignets de la rose», M. Gosselin nous a chanté le Noël du laboureur. On donna deux ou trois autres chansons de circonstance, puis chacun prit le chemin de sa case pour le reste de la nuit.

8 h Les Esquimaux ont demandé la faveur d’assister au concert sacré qui sera donné aujourd’hui à onze heures. Le chœur de l’Arctic répètera le programme qu’il a exécuté cette nuit avec l’addition suivante pour les vêpres et le salut.
  1. Pater Noster & Ave Maria - M. le commandant;
  2. Deus in adjutorium - M. Émile Bolduc;
  3. Discit Dominus - M. Émile Bolduc;
  4. Cantique - Nouvelle agréable - M. Auguste Vézina;
  5. Confitihor Tibi - M. George Gosselin;
  6. Cantique - Il est né le divin enfant - M. Éugène Monfort;
  7. Hymne Jesu Redemptor - M. George Gosselin;
  8. Magnificat - Dr Joseph Étienne Bolduc;
  9. Benidicomus Domino - Dr Joseph Étienne Bolduc.
Le Salut
  1. Alma Redemptoris Mater - M George Gosselin;
  2. Adora te - M. Émile Bolduc;
  3. Adeste fidèles - M. George Gosselin;
  4. Domine Salvum fac Regem - Dr Joseph Étienne Bolduc;
  5. Parce Domine - Dr Joseph Étienne Bolduc;
  6. Mater Redemptoris - Dr Joseph Étienne Bolduc;
  7. Tandum ergo (de Weedor) - M. George Gosselin;
  8. Prière au T.S. Sacrement - M. le commandant;
  9. Laudate Dominus Amnes Gentes - M. Émile Bolduc;
  10. Cantique - Suspendant leur douce harmonie - Dr Joseph Étienne Bolduc.
Ciel nuageux, pas de vent, –40 ºF. Évidemment, MM. les Esquimaux ont accepté l’invitation que leur a faite M. le commandant à venir fêter la Noël avec nous au bateau. Les voilà qui arrivent pour le déjeuner. Tout le village est sur les traîneaux : hommes, femmes, enfants, chiens. Ce défilé de voitures forme une très intéressante procession longue de plusieurs arpents. On n’entend que des Arra! Arra! Oh! Oh! et le fouet du guide. Le lieut. O. J. Morin reçoit les invités à leur arrivée à la porte du bateau sur la glace. La foule est joyeuse. Les chimo remplissent les airs. Ben est à la porte en dedans du bateau. Sa mission consiste à conduire les arrivants au salon de M. le commandant. C’est là qu’a lieu la réception officielle en présence de tous les officiers du navire. C’est solennel.

Mais il fait très chaud au salon du capitaine, aussi dans leur accoutrement d’épaisse fourrure, les Esquimaux n’y peuvent rester bien longtemps. Ils se répandent partout sur le pont où le thermomètre enregistre trente-deux au-dessous de zéro. Nos trente-cinq invités seront les hôtes au bateau jusqu’à dix heures ce soir.

10 h Les cérémonies de la présentation des visiteurs sont terminées. Thibauld vient annoncer avec le Commandant que ces messieurs sont servis pour le déjeuner. Koornou conduit les invités à la salle. Ceux-ci prennent place autour des tables. Ils sont dans leurs costumes de fourrure. Le vieux Nassoo prend le festin du matin avec sa vieille cooney que les émotions de la fête semblent avoir ragaillardie. Nassoo porte fièrement sur la tête l’étincelant chapeau rouge du vieux Père Noël. Sa cooney est coiffée de la capuche rose de la mère Noël. Parmi tous les convives, le plaisir est sans borne, l’appétit aussi. Chaque convive reçoit au moins huit à dix livres de solide nourriture, trois à quatre grandes tasses de café et environ une chopine de mélasse. Au déjeuner de l’équipage ce matin, nous avons renouvelé connaissance avec la traditionnelle tourtière de Noël du pays de chez-nous… Elle était très bonne, à la vérité, je dois le reconnaître à l’honneur de nos deux cordons-bleus. Mais ce n’était pas encore la bonne tourtière faite au foyer par nos mères pour la fête de Noël. À quoi sert ici de faire la comparaison entre les tourtières d’aujourd’hui et celles de bon vieux temps passé et qui ne reviendra plus? Les tourtières de ce matin étaient bonnes, elles étaient excellentes.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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