La toundra yukonnaise



Guylaine Levasseur
Photo : Guylaine Levasseur

Tous ceux qui grimpent les montagnes ou rejoignent la toundra et la banquise arctiques connaissent la même extase au passage de la ligne des arbres, quand l’horizon les embrasse et leur permet d’atteindre le deuxième souffle. Depuis la nuit des temps, l’humain aime voir loin et large. Pourquoi donc cette soif de grandeur? Selon certains, ce bien-être procuré par la vision périphérique provient de mémoires dont nous sommes inconscients, mais qui sont inscrites aux confins de nos cellules depuis la préhistoire. À ces époques lointaines, les grands espaces permettaient à l’Homme d’apercevoir ses prédateurs à une bonne distance, ce qui était essentiel à la survie de l’espèce. Ce sentiment primitif serait donc resté au fond de chacun de nous. Que cette théorie, appelée «mémoire oubliée», soit fondée ou non, une chose est certaine, plonger au cœur de la toundra du Yukon ne laisse personne indifférent. La profondeur du paysage, l’isolement et la liberté qu’il procure, l’histoire hors du commun que porte son sol et l’explosion de vie qui nous y accueille durant la courte saison estivale sont autant d’éléments qui nous ramènent au matin de la vie humaine. Alors, où commencer?

Tombstone, la toundra accessible

Qui croirait qu’à seulement une heure et demie de route au nord de Dawson City (environ six heures au nord de Whitehorse, capitale du Yukon), la forêt boréale s’ouvre soudainement sur un monde magique et inconnu de la majorité des gens. En effet, en empruntant l’autoroute Dempster, la seule route en Amérique du Nord traversant le Cercle polaire arctique qui reste accessible toute l’année, il est possible de franchir les monts Ogilvie, dont la chaîne Tombstone, suivis du haut plateau de la rivière Blackstone, où seuls de rares et minuscules îlots d’épinettes noires pourraient offrir refuge à l’Homme. Le relief impressionnant de Tombstone marque donc le passage radical de la forêt au monde subarctique où règne la toundra. De caractère inhospitalier et accessible par la route depuis seulement une quarantaine d’années, cette région a pourtant été foulée par les Hommes et une faune spectaculaire depuis des lunes.

Quelle histoire!

Du temps des mammouths Cette région fait partie de ce qu’on nomme la Béringie, un territoire épargné des glaces lors de la dernière ère glaciaire (voir le Toit du Monde, édition printemps 2001, pour un article complet sur la Béringie). Elle constituait, à cette époque, un refuge important pour une variété de plantes et d’animaux. De plus, depuis au moins 11 000 ans, elle est parcourue par des peuples qui étaient peut-être même les premiers à mettre les pieds en Amérique du Nord. Ce que l’on connaît de ces peuples anciens nous est révélé par les nombreux sites archéologiques qui parsèment la région et inspirent des scènes comme celle-ci : un groupe de chasseurs-cueilleurs, vêtus de peaux, en bivouac dans le col Seela. Ce point élevé leur offre une excellente vue sur les allées et venues de la harde de caribous qui empruntent ce secteur lors de sa migration. En attendant cette manne, ces Hommes passent le temps en fabriquant des outils de pierre tels que des pointes à attacher au bout de leurs lances. Et les éclats de pierre laissés par leur travail sont encore sur place plusieurs milliers d’années plus tard, témoins silencieux de leur passage.

Avant la route

Plus récemment, des groupes autochtones en provenance des berges du fleuve Yukon (près de ce qui est aujourd’hui Dawson City) et de la rivière Peel (maintenant Fort McPherson, dans les Territoires du Nord-Ouest) ont utilisé cette région de toundra pour la chasse et les échanges et, plus tard, la trappe, empruntant des pistes qui longeaient les cours d’eau et traversaient les cols de montagnes. Un ancien trajet, qu’on effectuait en raquettes et en traîneau à chiens, d’une longueur de 765 kilomètres, reliait les deux groupes. Cette même piste était aussi utilisée par les patrouilles hivernales de la Gendarmerie royale du Canada, qui visitaient les communautés du Nord et livraient le courrier au début du 20e siècle. Enregistrant des chutes de neige record et des températures qui plongeaient bien en-dessous des moins 50 °C pendant des semaines, ce voyage entre Dawson City et Fort McPherson, qui durait une cinquantaine de jours, constituait un tour de force. D’ailleurs, en 1910 et 1911, les quatre membres d’une de ces patrouilles de la Gendarmerie y connurent une fin tragique, périssant de faim et de froid en essayant de parcourir ce trajet sans guide des premières nations. Les policiers de cette «patrouille perdue» (Lost Patrol) furent retrouvés morts par le caporal W. J. D. Dempster.

Des caribous et des hommes

Joe et Annie Henry, un couple centenaire de la première nation Gwich’in, vivant aujourd’hui à Dawson City, ont vu le jour et grandi en cette terre de démesure. À 90 ans, Joe se souvenait encore des tentes de peaux qu’ils utilisaient dans le petit village nommé Blackcity (situé dans les hautes terres de la rivière Blackstone) et parlait de la chasse au caribou et du rôle qu’elle avait pour rassembler les gens, faire des échanges et socialiser. La chasse au caribou de la harde de la rivière Porcupine, qui hiverne dans les monts Ogilvie, occupe encore une place centrale dans la culture Gwich’in. Cette harde est l’une des plus grandes au monde. Une autre harde, beaucoup plus petite, passe également l’année près de l’autoroute Dempster dans la vallée de la rivière Hart Ouest.

Le caribou est présent au Yukon depuis au moins 1,5 million d’années. Et, malgré l’apparence désolée des lieux en hiver, la région de Tombstone abrite aussi plusieurs autres mammifères tout au long de l’année.

Ours, mouflons et autres bêtes poilues

«Les ours, il y en a là-bas?», s’inquiètent certains. Des ours, il y en a partout au Yukon. Cette question revient souvent, au centre d’information touristique de Dawson City, de la part des randonneurs qui mettent le cap sur la chaîne Tombstone. Certains veulent les rencontrer (de loin) et d’autres les fuient comme la peste. Peu importe, cela ne change rien aux faits : les ours noirs peuvent être présents partout en zone boisée alors que les grizzlis le sont principalement au-delà de la ligne des arbres, mais également en forêt. Ces derniers se retrouvent par centaines dans le secteur des monts Ogilvie et occupent de très grands territoires, en quête constante de nourriture. Les grizzlis, dont le poids peut frôler les 250 kilos, se nourrissent, au printemps, dans les vallées, de différentes plantes et racines. En été, ils fréquentent de plus hautes altitudes, pour revenir plus bas lors de la saison des petits fruits. Bleuets, baies de shepherdie, camarines noires, airelles canneberges et raisins d’ours leur permettent, à ce moment, de prendre un kilo par jour. S’ajoutent aussi à leur diète : insectes, spermophiles arctiques, orignaux nouveau-nés, caribous et mouflons. Ils hibernent généralement de novembre à avril.

Le grizzly est l’animal qui attire le plus l’attention et nourrit l’appréhension. Il y a tout de même 36 autres espèces de mammifères qui partagent cette région : une population de 500 mouflons de Dall, que l’on retrouve en grand nombre dans le secteur d’Angelcomb Peak, une sous-espèce d’orignal propre à la toundra du Yukon et d’Alaska (Alces alces giga), la marmotte, le spermophile arctique (aperçu fréquemment le long de la route), le renard roux, l’écureuil roux, la martre, le lièvre, le loup et le carcajou (glouton).

Qu’est-ce qui vole sous le soleil de minuit?

Cent trente-sept espèces d’oiseaux ont été répertoriées dans les monts Ogilvie et les hautes terres de la rivière Blackstone. De cette longue liste, mentionnons le faucon gerfaut et l’aigle royal, ainsi que des oiseaux nicheurs tels que la sterne arctique, le huard arctique, le lagopède des saules et le harelde kakawi. Un très bon guide à se procurer pour les expéditions ornithologiques est le «Birds by the Dempster Highway», de Robert Frisch.

Le meilleur moment de l’année pour les observer est de la fin mai au début juin, quand les espèces migratrices sont de passage vers le nord et que les oiseaux nicheurs établissent leur territoire avant l’accouplement.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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