La traversée du grand désert blanc

Deux motoneiges entre les montagnes enneigées

Jean-Sébastien Charron
Photo : Odyssée Nunavut
 
Aussi loin que l’on puisse voir, seulement deux couleurs forment la totalité du paysage : le bleu du ciel coupé à l’horizon par le blanc de la neige. Ici et là, une petite tache brune : un inukshuk qui nous indique que nous sommes sur le bon chemin. Une immensité à traverser. Une immensité à l’allure d’un désert. Au Nunavut, les distances sont grandes et les moyens de transport, inévitablement, doivent être adaptés à cet environnement.

Bienvenue au Nunavut, un territoire s’étendant sur près de deux millions de kilomètres carrés, soit un cinquième de la superficie du Canada. Une population de moins de 30 000 habitants est répartie dans les 28 communautés étalées sur l’ensemble de la région, parfois sur la terre ferme, parfois sur des îles.

Les Inuits, premiers habitants de l’Arctique – et pratiquement les seuls jusqu’au début du 20e siècle –, utilisaient les ressources disponibles sur la terre pour faciliter leurs déplacements. Le bois est une ressource à peu près inexistante dans la toundra, les os d’animaux étaient donc utilisés en lieu et place. On construisait des traîneaux, tirés par des chiens, pour les déplacements terrestres, tandis que le kayak (mot d’origine inuite, d’ailleurs) était de rigueur sur les eaux.

Ces deux moyens de transport étaient déterminants pour la survie des Inuits puisqu’ils étaient utilisés pour la chasse aux mammifères marins et terrestres. Le mode de vie nomade de ce peuple, jusqu’à la moitié du 20e siècle, exigeait des déplacements constants; et les régions côtières leur offraient une diversité alimentaire exceptionnelle (baleine, phoque, morse, poisson, caribou, etc.).

Aucune route ne relie les 28 villages du Nunavut. Seules les communautés d’Arctic Bay et de Nanisivik, situées au nord de l’île de Baffin, sont rattachées par un tronçon de route de… 21 kilomètres! Le camion et l’automobile ne sont donc d’aucune utilité pour le transport à l’extérieur des villages. De plus, pour être disponibles au Nunavut, ces véhicules doivent être apportés en bateau ou en avion!

Les glaces présentes sur l’océan Arctique, qui borde le Nunavut, empêchent tout ravitaillement par bateau avant le mois de juillet. D’autre part, les vents violents et les tempêtes qui frappent souvent les régions exposées rendent parfois les liaisons aériennes incertaines.

La motoneige est devenue le moyen de transport privilégié pour plusieurs activités : déplacements locaux, chasse et pêche, simples balades ou encore expéditions vers une autre communauté. Plus rapide que les traîneaux à chiens et ne nécessitant pas la présence de routes comme l’automobile, la motoneige est très répandue et pratiquée par tous au Nunavut.

Une route de neige

Une des pistes la plus pratiquée par les motoneigistes, nommée Ittijjagiaq en inuktitut, est celle qui mène d’Iqaluit, capitale du Nunavut, à Kimmirut, village situé au sud de l’île de Baffin. Le trajet, d’environ 160 kilomètres, est emprunté tant par les chasseurs et les pêcheurs que par les amateurs de longues randonnées pour qui le plaisir réside dans le trajet en soi.

À partir du moment où la baie de Frobisher (qui borde Iqaluit) gèle assez solidement pour supporter le poids des motoneiges et jusqu’à ce que la neige se fasse trop rare pour que le terrain soit praticable, c’est une véritable route de neige qui se forme entre les deux communautés. La piste n’est pas balisée, mais le chemin est bien connu des habitués.

De décembre à la fin avril, parfois même jusqu’au début mai, on peut apercevoir les phares des motoneiges qui traversent la baie de Frobisher, premier tronçon du trajet. Sur ces quelque 25 kilomètres, on voit la ville d’Iqaluit disparaître petit à petit, les maisons devenant des points agrippés aux collines, à l’horizon. Après la traversée de cette longue plaine de glace, on trouve devant soi les hauteurs de la Meta Incognita.

Au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la ville, on se rend compte dans quoi on s’est embarqué! Sur le trajet, on ne trouve, bien sûr, pas de station d’essence, d’hôtel ou d’épicerie! Outre sept abris rustiques parsemés le long du chemin, l’environnement visuel se limite à l’essentiel : la neige et le ciel. On doit donc être prêt à parcourir la distance dans la plus complète autonomie.

Après la traversée de la baie, un passage entre deux collines nous mène sur la piste et au premier des sept abris. C’est le moment idéal pour une pause avant la montée qui suit et qui mène sur le plateau de la Meta Incognita. Six des sept abris sont très rustiques : on y couche jusqu’à quatre personnes et il n’y a pas de système de chauffage ni d’eau courante. Ils sont tout de même bienvenus en cas de tempête ou de tout autre imprévu. L’autre refuge est plus spacieux. Une dizaine de personnes peuvent y passer la nuit et il est muni d’un poêle au gaz permettant d’y maintenir une température confortable.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

© Le Toit du monde
Administration