Francophonie nordique : d'hier à demain

Sculpture représenant le symbole du Nunavut

Martine St-Louis, Daniel Lamoureux, Cécile Girard
Photo : Pierre Dunnigan
 
Nous sommes en 1982, sous la gouverne de Pierre-Elliot Trudeau, le Canada célèbre le rapatriement de sa constitution. C'est l'occasion de célébrer. Le processus a été long, les déchirements furent nombreux. Mais aujourd'hui, c'est jour de réconciliation nationale. Tout le monde jubile, c'est la fête, on affiche des sourires mur à mur pour l'oeil de la caméra. Tous les Premiers ministres canadiens, le fédéral comme les provinciaux sont sur la même longueur d'ondes: c'est la venue au monde d'un nouveau Canada.

Tous? Non pas. Seul dans son coin, se sentant floué et trahi, le Premier ministre du Québec ronge son frein et prépare son prochain référendum sur la souveraineté.

Référendum? Pourquoi un autre référendum, d'entonner tous en choeur les autres Premiers ministres canadiens? Nous allons leur montrer à ces darned seperatists que le Canada est un pays généreux, fier de ses origines, où il y a toute la place nécessaire à l'épanouissement du français, et pas seulement au Québec.

En effet, la nouvelle Constitution signifie un renouvellement en profondeur de l'ancien Canada. Et tout le monde s'est fait un plaisir d'y apposer sa signature! Bien davantage, cette nouvelle Constitution amène avec elle la Charte canadienne des droits et libertés de la personne et ses garanties en matière de langue, de culture et de droit à l'éducation dans la langue de la minorité. Un sacré beau un programme. De quoi révolutionner de fond en comble la toile sociale du pays.

La grande épopée de la
francophonie nordique

Martine St-Louis

La contribution des Canadiens-Français au développement du pays fait partie intégrante de la grande histoire canadienne. Qu’il suffise de mentionner missionnaires ou coureurs des bois et déjà notre mémoire collective crée une image d’hommes courageux qui parcoururent le pays d’est en ouest, du sud au nord, repoussant toujours un peu plus les frontières de la civilisation. Le Grand Nord canadien vit, lui aussi, débarquer ces « qallunat » venus du Sud, attirés par la promesse de richesses qu’allaient leur apporter les pelleteries ou encore décidés à venir y répandre la bonne nouvelle d’un Dieu jusque-là inconnu des « indigènes » occupant ces terres reculées.

Petite histoire des grands moments

Parmi les premiers aventuriers à fouler les territoires nordiques, on compte plusieurs francophones qui ont laissé leur marque et une influence certaine. Souvenons-nous de Pierre Chouart dit Des Groseillers, qui établit l’un des premiers postes de traite sur les rives de la baie d’Hudson, en 1668. Sans oublier la présence, jusque dans les années 1930, de la compagnie Révillion Frères dans l’Arctique de l’Est et la baie d’Hudson. Et que dire des missionnaires Oblats qui fondèrent plusieurs paroisses entre 1910 et 1950, dont Chesterfield Inlet, Eskimo Point et Pond Inlet. Les Sœurs grises, quant à elles, ouvrirent un foyer de personnes âgées et un pensionnat à Chesterfield Inlet. Enfin, nous ne pourrions passer sous silence la contribution du capitaine Joseph-Elzéard Bernier et de son équipage qui sillonnèrent les eaux de l’océan Arctique au nom du gouvernement, entre 1904 et les années 1920, afin d’y assurer la souveraineté canadienne. Leur passage laissa des traces : des chants, des coutumes religieuses ou encore des noms comme Émile Oklaga, Fransçoise Kattalik, etc.

Même si au cours du 20e siècle la présence des francophones s’est estompée, il n’en demeure pas moins qu’ils ont contribué, à leur façon, au développement du Grand Nord canadien. Puis, dans les années 1970, l’histoire de la francophonie dans l’Arctique allait prendre un nouvel essor. Frobisher Bay affichait de plus en plus des allures de chef-lieu avec l'arrivée de nombreux bureaux régionaux du gouvernement fédéral, comme ceux des ministères de l'Environnement, des Affaires indiennes et du Nord et des Transports. Une grande partie du personnel ministériel d’alors parlait français. Sont venus s’y ajouter la presque totalité des employés du nouveau bureau régional de Bell Canada, issus pour la plupart de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. À partir de ce jour, toutes les opérations nordiques de Bell Canada ont été coordonnées à partir de Frobisher Bay.

Désormais de plus en plus nombreux, les francophones installés à Frobisher Bay décidèrent, en 1981, de se regrouper en association pour inventer des occasions de rencontres afin de parler français, mais aussi dans le but de demander officiellement à Radio-Canada d’émettre le signal qui permettrait aux résidents de capter la télévision en français… histoire de pouvoir regarder La soirée du Hockey! C’est cette même année que naît l’Association des francophones de Frobisher Bay (AFFB).

En 1982, malgré la correspondance échangée avec Radio-Canada, les demandes répétées au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes et les représentations auprès de ces deux organismes pour leur faire valoir que le service allait profiter à plus de 500 personnes, la SRC refuse de diffuser en français dans l’Arctique canadien. Qu’à cela ne tienne, les bénévoles décidèrent de s’organiser. À ce propos, Jean-Marie Méra, alors employé de Transports Canada et militant des premières heures confie : « les techniciens de Transports Canada ont fait une collecte pour acheter un émetteur de radio plus ou moins pirate, installé de l'autre côté de la piste d’atterrissage de l’aéroport. Nous nous en occupions à temps perdu. Nous pouvions ainsi capter le signal radio de Radio-Canada en provenance des provinces de l’Atlantique. Il n'y avait que cinq ou dix watts. Pas fort.... mais c'était un début! » Devant les récriminations de CBC, on a dû mettre un terme à cette initiative. Mais ce n’était que partie remise, comme l’a démontré la suite de l’histoire. Les membres organisent alors une levée de fonds pour financer l’achat de l’équipement qui leur permettra de retransmettre eux-mêmes le signal de la télévision de Radio-Canada. C’est finalement en 1983 que le CRTC accordera le permis de diffuser à l’AFFB.

Parallèlement au projet de signal télé, des démarches étaient entreprises pour retransmettre le signal de la radio de Radio-Canada. Autre refus de la Société d’état. Les membres de l’Association ne se découragèrent pas pour autant. Ils revinrent à la charge en demandant au ministère des Communications du Canada l’autorisation de diffuser sur la bande FM. En 1986, les citoyens de Frobisher Bay peuvent enfin syntoniser Radio-Cité de Montréal. Mais, malgré cette présence radiophonique francophone, l’idée d’opérer une radio communautaire avec des artisans de chez-nous continua de faire son chemin. Recherche de financement, obtention d’une licence du CRTC, construction du studio, achat d’équipement, recrutement des bénévoles sont autant d’étapes qu’ont dû franchir les bénévoles de l’époque pour enfin assister à l’ouverture officielle de CFReT-FM (lire c’est frète), en mars 1994.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

© Le Toit du monde
Administration