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Dossier : les explorateurs de l'Arctique
Stéphane Cloutier
Photo : inconnu / ANC / C 34474
Émile Lavoie est natif de la baie des Chaleurs en Gaspésie. Il étudie aux États-Unis, à Ottawa et à Toronto, devient ingénieur civil et spécialiste du magnétisme terrestre et de la météo. Il s'embarque comme officier scientifique en 1910 à bord du C.G.S. ARCTIC, commandé par le capitaine J. E. Bernier. Alors que le navire hiverne à Arctic Bay, Lavoie entreprend, avec l'aide de guides inuits, deux expéditions en traîneau à chiens jusq'au détroit de Fury & Hecla. Il est le premier à faire le relevé de la côte est du Prince Regent, et découvre la baie Bernier. Il publie ses rapports scientifiques ainsi que quelques articles et donne des conférences sur le peuple inuit. Un roman très peu connu, Le Grand sépulcre blanc, met également en scène ses aventures arctiques. Ce que nous retenons de celui que les Inuits appelaient Nukaglium («le plus jeune») est son profond respect pour les habitants des régions nordiques. Il apprend en effet l'inuktitut, la langue inuite, s'habille et mange à la mode du pays. Nous vous présentons quelques extraits de son rapport d'expédition effectuée à l'automne 1910. Le document original contenait plus de vingt pages dactylographiées, et est en français. Nous avons apporté seulement quelques modifications à l'orthographe et à la ponctuation. Nous avons également précisé la prononciation de certains mots en inuktitut.
Extraits du carnet d'expédition d’Émile Lavoie
Voyage de reconnaissance entre Arctic Bay et le détroit de Fury & Hecla
Lundi le 10 octobre 1910. À neuf heures et demie ce matin, par une belle journée, nous quittons la baie Arctic au milieu des bons souhaits et des acclamations répétées de tous les membres de l'équipage. En étant à mon premier voyage dans les régions arctiques, ces marques d'amitié m'émurent quelque peu. Vous eûtes (capitaine Bernier) la complaisance, ainsi que plusieurs membres de l'équipage, entre autres M. Fabien Vanasse, John Van Koenig, Dr Bolduc, Joseph Thibault, de nous accompagner au-delà du petit village Oulouksigne (Uluksaq). En passant par ce dernier endroit, tous les Esquimaux sortirent de leurs iglous et vinrent nous souhaiter un bon voyage.
Mon parti se composait de quatre personnes, outre moi-même, M. Mathe, Koudnou et son «pickannanne» et Igagnou, plus connu sous le sobriquet de Monkey Shaw. Mes deux traîneaux Lady Brodeur et Mary Queen of the Sea, chargés respectivement de 1100 et 900 livres, étaient traînés, le premier par douze chiens et le deuxième par dix chiens. Ils portaient les approvisionnements nécessaires pour quarante jours. M. Morin et Macket-a-Oui nous accompagnaient.
Tout alla bien jusqu'à deux heures cette après-midi. La caravane était de joyeuse humeur. Bouts de chansons, quolibets, lazzis volaient d'un cométique (kamotiq, traîneau inuit) à l'autre. C'était trop d'ardeur, aussi un bon bain d'eau froide calma vite notre enthousiasme.
Nous longions alors sur une glace récemment formée et à une cinquantaine de pieds du rivage. M. Morin me précédait, Monkey Shaw venant le dernier avec M. Mathe. Tout à coup, j'entendis un appel. Faisant arrêter les chiens, je criai à M. Morin que je pensais que quelqu'un était tombé à l'eau. Me laissant alors en charge des deux attelages, il se hâta, avec Macket–a–Oui et Koudnou, d'aller porter secours à Monkey Shaw dont le traîneau venait d'enfoncer dans quinze pieds d'eau. M. Mathe voulant aider les chiens à se retirer de ce mauvais pas eut le même sort. Monkey Shaw s'étant approché de terre enfonça jusque sous les bras. Il était tellement excité qu'au lieu de sortir de l'eau, il restait là, appelant ses chiens et gesticulant comme un forcené.
J'étais très attentif à ce manège, lorsque je m'aperçus que quelque chose d'insolite m'arrivait. En effet, j'enfonçais tranquillement. Mon cométique se trouvant alors dans quelques pouces d'eau, saisissant le fouet, je dirigeai les chiens à terre. Voulant les aider à partir, je passai au travers de la glace. Mes fourrures devinrent tellement pesantes que j'eus quelque peine à me retirer et arrivai trop tard pour empêcher mon cométique de caler, quoiqu'il ne fut qu'à une vingtaine de pieds du rivage. Ne voulant pas rester inactif, je me hâtai de faire monter l'attelage de M. Morin à terre et m'en fus aider les autres membres de l'expédition à un quart de mille en arrière. Un incident comique arriva. M. Morin s'étant avancé à un endroit où la glace n'était pas bonne, Macket-a-Oui voulant le prévenir et ne sachant pas comment s'exprimer lui cria: «look around, you go to hell!» (Fais attention, tu vas en enfer!).
Enfin, après deux heures de travail, les effets étaient tous en sûreté. La côte est tellement escarpée en cet endroit qu'à grande peine pûmes-nous trouver un endroit pour y dresser nos tentes. Ragaillardis par un bon souper, la gaieté revint vite. À neuf heures, ne pouvant résister aux appels réitérés de Morphée, j'entrais dans mon sac lit qui avait aussi fait un plongeon. Bientôt, une douce chaleur caressait mes membres fatigués. Par la porte entrouverte de la tente, je voyais un coin de ciel et mentalement je récitais ces vers de Bonnier:
Jeudi le 13 oct. 1910. À huit heures et quart a.m., notre caravane se remettait en marche. Le soleil parut dans toute sa beauté, nous faisant presque oublier la froide brise du nord qui souffla toute la journée. Mon thermomètre se maintint à un maximum de trois degrés au-dessus de zéro. Pour éviter les retards, nous décidâmes de ne faire que deux repas par jour. Déjeuner et souper. Nous suivîmes cette coutume pendant tout le voyage, nous contentant d'un morceau de viande crue lorsque la faim se faisait trop sentir vers le milieu du jour. Je m'habituai si bien à ce régime que mon mets préféré, vers la fin de mon voyage, était un morceau de foie de loup marin avant qu'il eût perdu sa chaleur animale.
Vendredi le 21 oct. 1910. Dans le courant de la nuit, les chiens de Monkey Shaw se détachèrent, mangeant une dizaine de livres de jambon, deux paires de bottes, une partie des pantalons de fourrure ainsi qu'une partie de leurs harnais et de ceux des deux autres attelages, de sorte que notre départ fut retardé jusqu'a dix heures ce matin.
Ce que nous avions pris pour la terre ferme, hier, est le groupe des îles Shimic, disposées de forme semi-circulaire. À quatre heures et demie, nous contournions la pointe sud de la deuxième île du groupe où nous campions. Vers les cinq heures ce soir, Koudnou signala six chevreuils à quelque cent verges de la tente, dont trois furent abattus. Notre campement se trouvait situé sur l'emplacement d'un ancien village esquimau dont de nombreuses ruines subsistent encore.
Samedi le 22 oct. 1910. Étant à veille de voyager sur terre, je décidai d'envoyer mes gens à la chasse aux phoques qui ne fut pas un succès. Dans l'après-midi, ils tuèrent trois chevreuils que nous laissons en cache. De 14 degrés sous zéro, le thermomètre est remonté à quatre degrés au-dessus dans le courant de la journée.
Dimanche le 23 oct. 1910. Partis à six heures et trente-cinq ce matin. Nous arrivions à trois heures p.m. à l'embouchure de la rivière Sapouting, formant le fond d'Admiralty Inlet. Notre course, jusque-là, fut sud-est et la distance parcourue,
35 milles. La glace sur la rivière étant très bonne, nous marchâmes encore une heure, ce qui nous conduisit à cinq milles de son embouchure, laquelle a au-delà d'un mille de largeur, formant une petite anse peu profonde et ayant un fond de sable se découvrant à marée basse.
Dans le courant de la journée, nous croisâmes des traces récentes de chiens et de traîneaux. Sur la rivière, elles formaient un véritable chemin. À quatre heures, l'obscurité nous empêchant de ne rien distinguer, nous nous arrêtions pour la nuit. En traversant la dernière partie d'Admiralty Inlet, nous vîmes plusieurs troupeaux de chevreuils se dirigeant vers le sud.
Lundi le 24 oct. 1910. À huit heures ce matin, nous nous remettions en route, suivant le cours de la rivière. À neuf heures, nous rejoignions un Esquimau d'Agoo qui était venu chercher une charge de chevreuils. À neuf heures et trois quarts, nous arrivions à la tête de la rivière où se trouve un petit campement temporaire appelé Kooke (rivière) par les naturels, et comprenant 7 personnes. Ces gens faisant la chasse aux toucto (caribous) qui sont très nombreux dans les plaines environnant le lac Sapouting.
À dix heures et demie cette avant-midi, nous avions rejoint un autre cométique allant à Agoo. La petite caravane se composait de trois hommes, deux femmes et cinq enfants. Nous fîmes route ensemble. Ces gens m'ont fait bonne impression, bien bâties, propres et bien habillées, ils avaient réellement bonne mine. Ma blague gît sur eux comme un charme, car ils n'avaient plus de tabac et en étaient réduits à fumer le bouquin de leurs pipes. À trois heures p.m., il faisait nuit noire, vu l'état brumeux du ciel et des bourrasques de neige. Voulant parcourir le lac dans toute sa longueur, nous marchâmes encore deux heures, mais sans y réussir et décidâmes de tenter sur la glace. En questionnant nos nouvelles connaissances, j'appris que toute la tribu d'Igloolik, dont ils font partie, avait abandonné ce dernier endroit pour venir passer l'hiver à Agoo (Aggu), à Ka-nerck-shouk-jewa (Kangiqsugjuaq) et à Amitioque (Amittuq); le plus grand nombre se trouvant au premier endroit mentionné.
Vu l'état des glaces, nous avons pu couvrir 32 milles aujourd'hui. Le thermomètre a varié de 8 à 20 degrés en bas de zéro. Mardi le 26 oct 1910. Nous sommes repartis ce matin à sept heures et demie. La rivière n'était que partiellement gelée. Nous dûmes faire un portage de trois milles pour arriver à Whyte Inlet. Vers les 11 heures, nous passâmes une petite rivière venant du nord-ouest et se déchargeant dans l'inlet coté ouest. Treize caches de saumon se trouvaient à son embouchure. Nous suivâmes Whyte Inlet jusqu'à quatre heures p.m. Après un portage de deux milles, coupant la pointe ouest du dit inlet, nous tombions dans la baie Agoo (Autridge Bay)