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La Béringie : refuge d'une époque
Sylvie Binette
Photo : George Rinaldo Teichmann.
Le terme «Béringie» évoque des images des confins du continent américain. On l’associe bien sûr avec le détroit de Béring actuel, lieu de passage présumé des premiers êtres humains à avoir peuplé ces «nouvelles terres», il y a de cela entre 15 000 et 26 000 ans. Plusieurs espèces animales ont aussi migré et vécu dans cette région qui fut, pendant une certaine période de temps, une oasis, une terre fertile à l’abri de la glaciation, avant de devenir une région touchant tant à l’Alaska qu’au Yukon actuels. Nous vous proposons ici de retourner dans l’Histoire afin de revivre ce temps et ce lieu que furent la Béringie.
À l’origine
Combien d’entre nous ont encore en mémoire ce qu’on nous enseignait il y a de cela quelques décennies au sujet de la Béringie : qu’il s’agissait d’un pont de glace sur lequel les humains en provenance de l’Asie auraient traversé en Amérique? Heureusement pour ces derniers, l’explication précédente n’est pas tout à fait vraie!
La Béringie n’était pas à l’époque un pont de glace, mais bien un refuge riche en graminées et en armoises communément appelé «la steppe du mammouth» qui permit aux premiers humains à habiter ces terres de se déplacer, de se nourrir, de se loger et d’y pratiquer leurs activités quotidiennes, comme la chasse.
Le terme «Béringie» aurait été attribué à la région par un botaniste suédois, Eric Hultén, qui, en 1937, proposa que la région du détroit de Béring se nomme ainsi, en l’honneur de l’explorateur Danois Vitus Jonassen Bering, qui avait servi d’officier dans la marine russe en 1725. De par ses découvertes botaniques du côté de l’Alaska et de la Sibérie, Hultén conclut que toute cette région ne devait faire qu’une à une certaine époque et constituer un refuge où des graminées identiques avaient poussé sur toute son étendue et auraient servi de nourriture à bien des espèces.
Ce refuge, situé dans l’hémisphère Nord de la planète, aurait apparemment subi jusqu’à quatorze glaciations durant les derniers deux milliards d’années. Voyons un peu ce qui pourrait être à l’origine de la formation d’une époque glaciaire. Le degré d’intensité de chaleur provenant du soleil est en majeure partie responsable de la formation de cette dernière.
D’après le scientifique serbe Milutin Milankovitch, les variations des radiations solaires sont attribuées à trois facteurs. Premièrement, un changement d’orbite de la Terre passant d’une forme plus élongée à une autre qui l’est moins. Ce cycle dure environ105 000 ans. Puis, le nombre de degrés d’inclinaison de la Terre acquis durant ses rotations sur son axe aurait pour effet de contrôler le niveau d’intensité solaire pénétrant l’atmosphère et atteignant les différentes régions du globe. Plus grandes sont les inclinaisons, plus les écarts de température entre l’hiver et l’été s’agrandissent. Ce cycle d’inclinaison prend place durant 41 000 ans. Finalement, l’accumulation des degrés d’inclinaison de la Terre durant ses rotations font en sorte que les équinoxes (moments lors desquels la Terre est la plus proche du soleil) varient dans le temps. Les étés devenant plus froids permettent donc à la neige accumulée durant l’hiver de rester au sol. La répétition de ce processus pendant des centenaires donne lieu à la formation d’une calotte glaciaire.
La dernière glaciation
La dernière époque glaciaire en Amérique du Nord, celle du Wisconsin, aurait commencé il y a de cela 100 000 ans pour se terminer il y a environ 10 000 ans. C’est dans la vaste steppe de 3200 kilomètres de long s’étendant de la rivière Kolyma en Sibérie jusqu’au fleuve Mackenzie au Canada (Territoires du Nord-Ouest), en passant par le nord-ouest du Yukon (Dawson, Old Crow), l’Alaska, et la mer de Béring que des animaux comme le mammouth laineux, le caribou, l’ours à tête courte, le castor géant, le spermophile arctique ainsi que l’humain se sont côtoyés.
Comment un endroit comme la mer de Béring a-t-il pu servir de refuge à toutes ces espèces? Le fait que la presque totalité du Canada ait été sous les glaces a mené à l’évaporation de l’eau de la mer de Béring, ce qui allait par la suite causer une réduction de son niveau d’eau de 100 à 150 mètres, selon les régions. Cela eut pour effet d’exposer la croûte terrestre de cette région. Les glaciers entourant la steppe contribuaient aussi à en faire un endroit très sec, venteux et poussiéreux.
Un sédiment appelé loess, riche en minéraux, serait à l’origine de la fertilisation du sol béringien. Ce dernier a été transporté par le vent jusqu’à ces terres, ce qui a permis aux graminées de s’établir. La plupart des scientifiques s’entendent pour dire que cette région consistait en une grande steppe ayant fourni la nourriture nécessaire à toutes les espèces se nourrissant d’herbes. Par contre, certains d’entre eux abordent l’idée que la totalité de cet espace aurait pu être plutôt diversifié, un genre de mosaïque où différentes espèces peuvent y vivre regroupées hardes. Cette théorie découle des principes de biogéoraphie plutôt récents au sein de la discipline de l’écologie.