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Alfred Tremblay, vétéran d'un désert blanc
Stéphane Cloutier
Photo : (Alfred Tremblay, Cruise of the Minnie Maud, 1921)
Le nom d’Alfred Tremblay est associé à l’histoire de l’exploration de l’Arctique, particulièrement dans le Nord de l’île de Baffin. Plusieurs lieux géographiques nunavois nous rappellent d’ailleurs aujourd’hui cet homme, dont le détroit de Tremblay, dans le détroit d’Éclipse, sans mentionner rivière, lac et pointe portant son nom. Il effectua deux expéditions avec le capitaine Joseph Elzéar Bernier, soit en 1910-1911, à bord du navire gouvernemental ARCTIC, et en 1912-1913, à bord du schooner privé du capitaine, le Minnie Maud. Tremblay nous a laissé ses souvenirs de l’Arctique à travers un ouvrage publié en 1921, Cruise of the Minnie Maud. Beaucoup plus qu’un simple récit de voyage, ce livre présente une somme importante d’information diverse sur la faune, la géographie, la navigation arctique et l’ethnographie des Inuits. Cette publication est par ailleurs l’une des rares sources publiées faisant référence aux entreprises privées du capitaine Bernier dans la région de Pond Inlet.
En 1912-1913, à travers les multiples blizzards, l’obscurité polaire, les vents glacials et les températures chutant à 40 ou 50 degrés au-dessous de zéro, Alfred Tremblay réalisa une série de voyages d’exploration de la région du Nord de l’île de Baffin, dont un qui aura duré plus de 150 jours à lui seul.
Il quitta Pond Inlet au mois d’octobre 1912, en traîneau à chiens. Il parcourut les côtes de l’inlet Navy Board et du détroit de Lancaster afin de se rendre jusqu’à la baie de l’Arctique. C’est à cet endroit qu’il rencontra ceux qui allaient devenir ses fidèles compagnons de voyage, Peewikto et sa femme Tootillik. Il poursuivit son chemin jusqu’au fond de l’inlet de l’Amirauté, aux îles Shimic, et se rendit par la suite à la baie Aggu. Le but de son voyage était de se rendre jusqu’à Igloolik, ce qu’il réalisa de peine et de misère au mois de mars 1913. Il explora la région et traversa ensuite la terre de Cockburn, pour enfin être de retour à Pond Inlet, au mois de mai.
Alfred Tremblay fut le premier Blanc à se rendre à Igloolik par voie de terre, soit 90 ans après la visite de Parry dans la région, en 1822-1823, et un peu moins de 10 ans avant le passage de la célèbre cinquième expédition de Thulé, commandée par l’anthropologue Knud Rasmussen et son collègue Peter Freuchen.
Pendant ses périples, il réussit à maîtriser l’inuktitut et à se lier d’amitié avec les Inuits, à qui il dut toute sa gratitude pour avoir assuré sa survie dans un environnement impardonnable aux pas incertains des étrangers. Il a cartographié de nombreuses côtes, îles et réseaux hydrauliques, prospecté à la recherche de minéraux précieux, ainsi que chassé le renard et l’ours polaire pour leur fourrure, soit en utilisant sa carabine 280 HV Ross, Winchester 303, ou encore son pistolet Colt 45 automatique.
Très peu de notes manuscrites subsistent aujourd’hui concernant l’expédition de 1912-1913. Nous avons retrouvé des lettres entre le capitaine Bernier et Alfred Tremblay datant de 1911, soit lors de l’hivernage du navire CGS Arctic dans la baie de l’Arctique. Rappelons que le capitaine Bernier avait été mandaté par le gouvernement de Wilfrid Laurier afin d’assurer la souveraineté du Canada sur tout l’archipel Arctique, entre 1906 à 1911.
En 1910, Alfred Tremblay avait environ 22 ans. Les lettres que nous allons vous faire découvrir nous présentent le premier voyage de Tremblay au pays des Inuits. Il partage ses premières impressions du désert blanc et de ses habitants. Déjà on pouvait y voir l’embryon d’une relation qui allait devenir fructueuse entre Tremblay et les Inuits au cours de ses voyages futurs. Les Inuits se souviennent encore de Taamali.
Baie de l’Arctique,
11 mars 1911
À Monsieur Alfred Tremblay
Matelot, CGS ARCTIC
Monsieur,
D’après plusieurs demandes que vous m’avez faites afin d’aller avec les naturels pour apprendre leurs méthodes de chasse et manières de vivre sur les produits du pays.
Je vous donne à présent la liberté de partir avec l’un des chefs, Asi-gag-to, et Tom Courg-nou, qui parle un peu la langue anglaise.
Je comprends qu’ils vont au cap Crawford tout près de l’entrée de l’inlet de l’Amirauté.
Je profite de cette occasion afin de vous donner mon record que vous déposerez dans une cairn que vous construirez sur la pointe du cap Crawford, sur la partie la plus dominante. Je demanderai aux naturels de vous aider à la construire.
Je prends aussi la liberté de vous avertir de ne pas courir aucun danger qui ne sera pas à propos en sortant de la pointe afin que vous ne soyez dans aucun danger dans les mouvements des glaces.
Prenez l’avis du chef et de Tom Courg-nou, qui vous traduira les ordres du chef.
Dans l’iglou, vous éviterez de dormir sur le plancher mais le même niveau qu’eux. Ayez aussi soin de faire sécher votre linge près de la lampe.
Il est entendu que le gouvernement ou moi-même ne sommes pas responsables d’aucune chose qui puisse vous arriver pendant le voyage.
Vous souhaitant un heureux voyage.
Je suis avec respects,
J. E. Bernier
Commandant