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L'aurore boréale sous observation
Alex Gillis
Photo : Alan Sirulnikoff
La base de lancement de recherche de Poker Flat est étrange la nuit. Située à quelque quarante-huit kilomètres au nord-ouest de Fairbanks, en Alaska, au bout d’une route de gravier sinueuse, la place est balayée d’un vent glacial qui souffle sur les champs de neige. Les arbres bordant la route se détachent sur un ciel brillamment illuminé. Mais cette lumière ne vient pas de Fairbanks, située tout près; elle provient d’une aurore boréale, ce fascinant phénomène lumineux qui recouvre, de vert et blanc, de rose et jaune, ou encore de bleu pourpré, le ciel nocturne du Nord.
Toutefois, c’est réellement le bourdonnement des machines ronronnantes qui confère à ce site de 5 132 acres son aspect fantastique. Dans le champ, au-delà de la route de gravier, s’élèvent 256 poteaux d’environ 1,80 mètre de haut qui, tels des épouvantails mutants, tendent quatre ou cinq bras ; le champ tout entier mesure les perturbations dans la transmission du son causées par les aurores boréales. Ces « antennes de riomètre imageur », comme on les appelle, appartiennent à la Bibliothèque de recherche pour les télécommunications du Japon et à l’Université de l’Alaska qui les exploitent conjointement. Près de la route, se trouve le Centre Neil Davis, d’une superficie de 930 mètres carrés, du nom de l’homme dont les efforts ont permis la réalisation de cette aire de lancement de fusées basée au sol, la plus grande au monde. Avec son ensemble de calculateurs, le centre sert de station pivot pour la commande des fusées. Non loin de là, posés à même le sol, d’énormes réflecteurs paraboliques radar en métal grincent et gémissent en tournant, à la poursuite des satellites filant à toute allure quelque part dans l’espace. De temps à autre, les soucoupes pivotent rapidement comme pour rappeler à l’ordre un satellite délinquant qui tenterait de s’enfuir. Ces antennes ont des cerveaux.
Pendant la nuit, les cerveaux en question boulonnent dans les remorques sans fenêtres du complexe. Physiciens, responsables du lancement et autres, sont venus y travailler, attirés par la renommée dont jouit Poker Flat pour ses lancements de fusées et ses études sur les aurores boréales. Environ 82 000 personnes sont disséminées sur la vaste région périphérique. L’isolation du reste du monde semble peu leur importer.
Fairbanks elle-même est unique. « Elle ressemble à une ville de dernière frontière. Avant que je ne vienne ici, mon patron la décrivait comme un endroit où, quand vous allez dans un bar, la personne à votre gauche est recherchée par la police et celle à votre droite, un astronaute à la retraite. C’est un peu comme ça, ici », me confiait un scientifique.
En 1968, perpétuant cette atmosphère de dernière frontière, les scientifiques ont donné à la nouvelle base de lancement le nom de Poker Flat, village pastoral tiré d’une nouvelle de Bret Harte. Parue en 1892, The outcasts of Poker Flat (Les proscrits de Poker Flat) décrit comment les habitants de cette ville se sont débarrassés des joueurs et d’autres individus qu’ils n’aimaient pas. Aujourd’hui, l’énorme base de lancement moderne exploitée par l’Institut de géophysique de l’Université de l’Alaska est liée par contrat à la NASA. Tous rigolent encore en racontant qu’à la fin des années 1960, Poker Flat a été assemblée avec du matériel mendié ou emprunté à la NASA et à des groupes de surplus militaires. Le premier lancement a eu lieu en mars 1969.
Depuis quelque temps, les savants de Poker Flat contemplent l'aurore boréale, mesurent les perturbations qu'elle engendre et la transpercent de leurs fusées, mais les lumières scintillent toujours. Les scientifiques veulent mesurer les effets de l’aurore sur les télécommunications, la navigation et autres activités. Autrefois, les méthodes d’analyse exigeaient satellites et navettes spatiales, lesquelles étaient trop hautes pour l'aurore, ou encore des avions et des ballons à plafond élevé, lesquels étaient trop bas. Aujourd’hui, par contre, Poker Flat envoie des fusées au cœur de l'aurore, permettant ainsi aux scientifiques de rassembler des données plus directement.
Depuis 1969, Poker Flat a lancé plus de 300 fusées de grande taille et 1 800 plus petites, des fusées météorologiques. Les gros missiles font de 9 à 21 mètres et pèsent entre 315 et 10 000 kilogrammes. Elles peuvent comprendre jusqu’à quatre sections, chacune ayant son propre moteur. Les petites fusées font en moyenne de 3 à 3,5 mètres et sont assez légères pour être transportées n’importe où.