Baker Lake : Là où les rivières se rencontrent

Orignaux qui nagent

Martine St-Louis
Photo : Scott Schrader
 
À la confluence de nombreux cours d’eau dont les rivières Dubawnt, Kazan et Thelon, pour ne nommer que les plus importantes, se trouve la localité de Baker Lake, au Nunavut. Ses coordonnées la situent tout près du centre géographique du Canada et à 320 km de la côte ouest de la baie d’Hudson. Troisième ville en importance de la région du Kivalliq, après Rankin Inlet et Arviat, on y dénombre environ 1 500 habitants, dont 91 % sont Inuits.

Quelques repères historiques

L’histoire de Baker Lake concorde avec celle de la sédentarisation des Inuits dans les communautés telles qu’on les connaît aujourd’hui. Ainsi, différents groupes culturels importants, sept environ, vivaient autrefois dans les régions environnantes : Back River, lac Garry, la rivière Thelon (aux abords du lac Beverly), Baker Lake, la rivière Kazan, etc. Ces différents groupes avaient un point en commun : ils survivaient grâce à la faune vivant à l’intérieur des terres.

Lorsque les premières explorations des lieux par les représentants de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) débutent, les Inuits caribous, ainsi appelés en raison de leur régime alimentaire, fréquentent le territoire depuis environ 5 000 ans. En 1760, le capitaine Christopher remonte le bras de mer Chesterfield et débouche sur un lac qu’il nommera en l’honneur de Sir William Baker, l’un des gouverneurs de la CBH de l’époque. Plus de 150 ans plus tard, soit en 1916, un premier poste de traite est érigé par la Compagnie de la Baie d’Hudson, sur Big Hips Island, située au sud-est de la communauté actuelle. En 1924, l’achalandage augmente considérablement dans le secteur lorsque la compagnie Révillion Frères, dont le siège social est situé en France, ouvre un poste de traite à l’embouchure de la rivière Thelon, devenant ainsi un concurrent direct de la CBH. Les lois du marché prévalant pour les commerçants blancs, la CBH décide de déménager son commerce non loin de celui de Révillion Frères. Cela se passe en 1926; une décennie plus tard, la CBH met fin à la compétition en achetant Révillion Frères. Son commerce prenant de plus en plus d’ampleur, elle entreprend de déplacer son poste de traite, un peu plus à l’est, aux abords du lac Baker.

À ce propos, l’entreprise que suscita un tel périple est digne de mention. Pour relocaliser la bâtisse, on la scia d’abord en deux, au centre exactement. Puis, on fit appel à tous les hommes des alentours possédant des équipages de traîneaux à chiens. On attela quatre-vingt-dix chiens en éventail, divisé en plusieurs sections. Cet attelage formidable avait pour charge une moitié de bâtiment. Chaque maître-chiens marchait aux côtés de son équipage afin de garder le contrôle sur ses bêtes. Lorsque la première moitié fut déménagée, on recommença le manège pour la seconde.

Winnie Owingayak, une aînée de Baker Lake, se souvient de cet épisode. « Les gens étaient venus de partout pour assister à l’événement », se remémore-t-elle. Son père était d’ailleurs l’un des hommes ayant fourni des chiens. Aujourd'hui site historique, la bâtisse est devenue le centre des visiteurs Akumalik. On y a recréé le poste de traite tel qu’il existait dans les années 1940. On peut encore y voir la cicatrice laissée par le sciage à l’endroit où l’édifice a été coupé ainsi qu’une photographie remémorant l’odyssée que fut le transfert du poste vers ce qu’est aujourd’hui Baker Lake.

Le développement de Baker Lake passe donc par le commerce et tout ce qui s'y rattache, soit les missionnaires anglicans et catholiques à la recherche d’âmes à convertir, l’infirmière travaillant dans le dispensaire bâti en 1956 et finalement les enseignants qui oeuvrent dans la première école fédérale en 1957. Durant ces mêmes années, une longue disette s’installe, ce qui oblige les Inuits des environs à se regrouper autour du hameau. Provenant d’endroits différents, ces gens n’arrivaient pas à se comprendre en raison de leurs disparités linguistiques. Ils ont dû se redéfinir une langue, la simplifier pour arriver à communiquer entre eux. « Encore aujourd’hui, les habitants de Baker Lake se sentent gênés de parler leur langue avec des étrangers parce qu’ils la trouvent infantilisée », raconte Jolene Haqpi, native et résidente de l'endroit.

Découvrir la seule communauté inuite du Canada située à l'intérieur des terres

S'imprégner du passé, en découvrir de nouvelles facettes, voilà ce que vous réserve Baker Lake. Ses résidents sont reconnus pour leur accueil et leur ouverture aussi bien envers les nouveaux arrivants que les visiteurs. Ils aiment à partager leurs histoires, leurs souvenirs, leurs coutumes et même leur quotidien. Mais plus que cela, se promener dans Baker Lake c’est aussi vivre la culture des Inuits caribous. Où que l’on se tourne la tête, il y a ou bien des peaux à sécher, bien étendues et fixées au sol par des piquets ou bien des femmes qui s’affairent à les gratter ou à les travailler. Et cela, c'est sans compter les nombreux chasseurs qui reviennent quotidiennement avec au moins une bête à leur actif. On peut même se procurer différents vêtements cousus à partir de la peau d’automne du caribou. Des couturières inuites ont lancé un modeste commerce de confection. Voilà d’ailleurs un conseil que les gens de là-bas donnent souvent aux promeneurs qui veulent s’aventurer pour plus d’une demi-journée sur les terres à l’automne et à l’hiver : il n’y a rien de mieux que les bas de caribou enfilés directement sur la peau pour éviter les engelures.

L’endroit s’avère aussi un paradis pour les amateurs de descentes de rivières : qu’on se le dise, descendre la rivière Thelon ou encore la rivière Kazan, c’est aussi un voyage certain dans le passé. Les canoteurs y fouleront de nombreux sites archéologiques, vestiges de la vie nomade des Inuits caribous. Ces deux rivières font d’ailleurs partie du Réseau des rivières du patrimoine canadien. Un lieu historique a été créé pour mettre en valeur ce témoignage du passé qu’est la rivière Kazan, La traversée des caribous à l’automne (voir l’article à ce sujet). Enfin, comme si elle n’était pas déjà un joyau environnemental en soi, Baker Lake servira de porte d’entrée au futur parc national Ukkusiksalik, situé à Wager Bay.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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