Dossier : L'inuktitut, prendre ou perdre la parole

Groupe d'enfants qui font des grimaces à la caméra

Anne Dupuis
Photo : Pascale Dion
 
Iqaluit, capitale du territoire du Nunavut. Sous les lampadaires entre les rangées de maisons blanches, les enfants qui jouent au hockey s’apostrophent en anglais. En anglais aussi les conversations dans les magasins, dans les bureaux, et les enseignes des commerçants. En anglais les rêves, en anglais les espoirs du jeune territoire créé pour donner une voix aux Inuits du Canada?

« Je sors d’une réunion avec des maires de communautés et mes propres employés, tout s’est passé en inuktitut », nous disait Paul Okalik, Premier ministre du Nunavut, l’an dernier.

« C’est vrai que la plupart des employés du gouvernement travaillent en anglais. Mais nous voulons que ça change ». Il reste que pour l’instant, un Inuk qui ne parle que l’inuktitut pourrait difficilement travailler dans la fonction publique du jeune territoire, ne serait-ce que parce qu’un grand nombre de ses collègues viendraient du sud du Canada, où on les recrute par manque de personnel qualifié (dans la capitale, Iqaluit, les Inuits comptent pour 28% des employés du gouvernement alors qu’ils forment 85% de la population du territoire). Pour travailler au Nunavut, un francophone recruté au Québec devra s’assurer de maîtriser l’anglais plutôt que d’étudier l’inuktitut. C’est ainsi qu’on oublie souvent que l’anglais est, ici, la langue d’une minorité.

Faire de l’inuktitut une langue nécessaire

L’inuktitut est une des langues autochtones qui se porte le mieux en Amérique du Nord. Langue maternelle de près de 18 500 Inuits, elle est la langue de la majorité des habitants du Nunavut, territoire formé en 1999 suite à un redécoupage des Territoires du Nord-Ouest. Le Nunavut a son propre gouvernement, responsable de l’éducation, des services sociaux, des travaux publics et des autres champs de compétences dévolus aux provinces et territoires canadiens. La création du territoire a déjà un impact positif sur la perception que les Inuits ont de leur langue : l’inuktitut sera, de l'avis de plusieurs, de plus en plus nécessaire pour trouver un bon emploi, c’est-à-dire, très souvent, un emploi dans la fonction publique. « Le gouvernement s’est engagé à faire de l’inuktitut sa langue de travail d’ici l’an 2020 » rappelle la Commissaire aux langues officielles, Eva Aariak, chargée de veiller au respect des droits linguistiques et de faire des recommandations à l’Assemblée législative en matière de politiques linguistiques. Elle souligne que, au Groenland, le processus d’extinction de la langue inuite, le kalaallisute, a été renversé. La langue n’y est plus menacée. « Mais on ne peut pas dire cela de l’inuktitut ici », précise-t-elle. Elle croit qu’il faudra passer par des moyens législatifs pour protéger l’inuktitut, langue de la majorité des habitants du territoire. Ainsi, son bureau a-t-il émis des recommandations pour une révision de la Loi sur les langues officielles. La nouvelle loi devrait permettre à tout Inuit de travailler dans sa langue, peu importe l’employeur, à moins que l’anglais ne soit essentiel à son travail. Elle devrait garantir aux citoyens l’accès aux services en inuktitut, affichage compris. Ainsi, la posologie et le mode d’emploi des médicaments, les factures, etc. devraient être rédigés aussi en inuktitut, ce qui est loin d’être le cas à l’heure actuelle, même lorsque ces informations s’adressent à des Inuits unilingues.

Mais il suffit de fréquenter les sites de clavardage (les « chats » du web nunavois) pour voir que toute législation linguistique risque de rencontrer une résistance, même chez les Inuits. Lorsqu’on parle de lois linguistiques au Nunavut, les gens évoquent tout de suite la Loi 101 du Québec, loi qui a très mauvaise presse au Nunavut, comme ailleurs au Canada; les mots qui la qualifient appartiennent souvent au vocabulaire du totalitarisme. Ainsi, le National Post, important journal conservateur canadien, a-t-il déjà réagi en éditorial à l’idée d’une loi linguistique pour le Nunavut, commençant par rappeler la dépendance économique du Nunavut envers le Canada dont « la générosité » devrait appeler « le respect ». Une telle loi, visant, selon l’éditorialiste, à transformer le Nunavut en « musée vivant », serait « insultante » pour le Canada. Eva Aariak s’empresse de rappeler qu’il ne s’agit nullement de restreindre les droits des anglophones, mais de donner à l’inuktitut le même statut officiel et effectif qu’à l’anglais. Le but visé est de faire de l’inuktitut une langue nécessaire au Nunavut.

Si l’on souhaite voir une nouvelle génération travailler en inuktitut, la clé de voûte est l’enseignement. Selon les recommandations de la commissaire aux langues officielles, le gouvernement devrait garantir aux Inuits une éducation de qualité dans leur langue, sans toutefois éliminer l’enseignement de l’anglais qui ouvre la porte du « Sud », du travail et des études supérieures. Pour l’heure, dans la plupart des communautés du Nunavut, l’inuktitut n’est la principale langue d’enseignement que jusqu’à la troisième année du primaire, ce qui n’est pas suffisant pour assurer une bonne maîtrise de la langue. Récemment, un test administré par le Collège Nunavut de l’Arctique a révélé les faiblesses des jeunes Inuits en lecture et en écriture : sur 180 étudiants de l’école secondaire d’Iqaluit, 60% ont échoué le test visant à mesurer leurs compétences de base en inuktitut.

La volonté de faire entrer plus d’inuktitut dans les écoles se heurte à de véritables problèmes pratiques, dont le manque de professeurs parlant l’inuktitut. Grâce à une entente avec l’Université McGill de Montréal, de plus en plus d’Inuits obtiennent un brevet d’enseignement. Des programmes de création de matériel pédagogique pour les classes du primaire et du secondaire existent aussi. On implique souvent les aînés, à l’image de cette vieille dame toute menue, ses longs cheveux gris dans le dos, assise devant un ordinateur dans des bureaux administratifs de Pond Inlet, une petite communauté située bien au-delà du cercle polaire. Comme une académicienne, elle travaille depuis des années à un dictionnaire inuktitut.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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