Ivakkak : Le retour triomphant des chiens de traîneau au Nunavik



Isabelle Dubois
Photo : Isabelle Dubois
 
Consacrés meilleurs amis de l'homme, les chiens jouaient autrefois un rôle essentiel dans la survie des Inuits au cœur de l'environnement sans merci qu'est l'Arctique. Malheureusement, dans les années 1950 et 1960, ils se voient arracher leurs précieux compagnons de façon injustifiable. Leur mode de vie jusqu'alors nomade est par le fait même menacé d'extinction, allant jusqu'à mettre en doute leur survie même. Forts du savoir ancestral de leurs aïeuls, les Inuits sauront néanmoins résister à ce péril pour survivre jusqu'à ce jour. Le retour en force de leurs chiens, qui ont bien failli y laisser leur peau, en témoigne aujourd'hui, alors que la course de traîneaux à chiens Ivakkak vient célébrer cette tradition immémoriale.

Nous sommes à Umiujaq, une petite communauté inuite du Nunavik, un 28 mars de l'an 2001. Il est bientôt midi, le soleil brille de tous ses feux, bien haut dans le ciel d'azur de l'Arctique. Une dizaine d’équipes de chiens de traîneau s’alignent, n’attendant que le signal du départ. L’excitation est à son comble. Les chiens s’impatientent, tirant sur leurs traits, bondissant et hurlant d’enthousiasme. Tous les habitants du village sont rassemblés sur la banquise pour être témoins de cet événement exceptionnel, le premier du genre dans l'histoire du Nunavik.

Alors que le décompte se fait entendre, la foule animée se tait soudain. 5, 4, 3, 2, 1… Le départ est lancé! Près d'une centaine de chiens de traîneau s’élancent sur la neige, dans une course contre la montre qui les mènera jusqu'à Puvirnituq, quelque 400 kilomètres plus au nord sur la côte de la baie d'Hudson.

Une tradition menacée d’extinction

Alors que les chiens et leurs maîtres s’éloignent à l’horizon, plusieurs se souviendront du chagrin dont ils ont souffert dans les années 1950 et 1960, voyant leurs compagnons de toujours se faire abattre sous leurs yeux par des officiers blancs. En effet, alors que le gouvernement entreprenait de sédentariser les Inuits, les chiens étaient alors exterminés, parfois même de façon radicale, sous prétexte que ces molosses, pouvant être porteurs de maladies telles que la rage, représentaient une menace pour la population des villages dans lesquels l’État tentait d’attirer les Inuits.

Les Inuits étant alors encore nomades, pour la plupart, les chiens faisaient partie intégrante de leur mode de vie, leur permettant de parcourir de grandes étendues de territoire à la recherche de gibier pour pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Attelés au traîneau ou cheminant tout simplement auprès de leur maître, ces alliés indispensables leur permettaient aussi de transporter de lourdes charges, autrement impossibles à déplacer pour un seul homme.

Équipés d'une forte charpente et d'une fourrure dont ils n'ont rien à envier aux visons, les chiens de traîneau des Inuits, plus communément appelés « chiens eskimos » ou « huskies », peuvent résister aux sévices de température bien en deçà du point de congélation tout en tirant leur lot de vivres, et ce, pendant de longues heures passées à arpenter la toundra.

Plus fiables que la motoneige sur ces terres sauvages du Nord, non seulement les chiens ne tombaient jamais en panne, mais ils pouvaient s’avérer de précieux guides, étant aussi aptes à reconnaître le danger. De plus, les chiens permettaient aux Inuits de naviguer sur la glace mince pour aller chasser le phoque au printemps, alors que le poids d’une motoneige aurait rapidement fait céder cet itinéraire précaire.

Une course dans le temps

Dans un effort pour ramener les chiens au Nunavik, la Société Makivik, un organisme qui a pour mandat de voir aux intérêts des Inuits du Nunavik, a voulu redonner vie à ce mode de déplacement traditionnel dont ceux-ci avaient été dépossédés. C’est donc en cherchant une explication à cet abattage de chiens qui s’est produit au Nunavik, tout comme au Nunavut d’ailleurs, que Makivik a décidé d’organiser une course de traîneaux à chiens.

Grâce au soutien d’autres organisations nordiques, notamment d’Air Inuit, de la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec et de l’Administration régionale Kativik, ainsi qu’au support de différents organismes gouvernementaux, le Nunavik a pu, lui aussi, lancer sa propre course de traîneaux à chiens.

Pour les hommes qui participent à cette course, le trajet est en quelque sorte un voyage dans le temps, alors qu’ils s’avancent là où leurs parents ou grands-parents ont cheminé, il n’y a pas si longtemps encore. La compétition n’est en fait, pour la plupart, qu’une excuse, puisqu’ils sont tout simplement heureux de prendre part à une telle aventure, retrouvant la joie de voyager avec leurs semblables, accompagnés de leurs chiens, dans le silence absolu de la toundra.

Bientôt, seul le glissement des patins du traîneau sur la neige et le halètement des chiens viennent briser le silence de l'immensité blanche qui s'étend à perte de vue devant eux. Les chiens ont calmé leur ardeur et trottent maintenant à un rythme plus confortable, qui leur permettra de couvrir les 65 kilomètres qui les attendent chaque jour, en moyenne, pour la prochaine semaine.

Ce rythme de croisière optimal, les Inuits l'appellent ivakkak, en inuktitut. C'est d'ailleurs le nom qu'on a donné à cette course. Baptisé par l'honorable Johnny Watt, anciennement l'un des gouverneurs du Nunavik, l’événement est maintenant attendu de tous au Nunavik, à chaque hiver.

Tandis que les chiens s'en donnent à cœur joie, les hommes, eux, ne peuvent qu'apprécier ce pèlerinage sur les traces de leurs prédécesseurs.

De père en fils

Ayant lui-même élevé une meute de chiens de traîneau autrefois, Johnny Watt, qui a aujourd'hui près de 80 ans, se souvient bien de ces moments passés avec ses fidèles compagnons, parcourant la banquise et la toundra. Son petit-fils, Charlie Watt Jr., à qui il a enseigné tout son savoir, fait aujourd'hui partie de ce groupe d'hommes qui transportent avec eux, sur leurs traîneaux, cette tradition vieille de plus d'un millier d'années, et qui participent chaque année à la coupe Ivakkak.

Bien qu'ayant toujours vécu de façon sédentaire dans la métropole nordique qu'est devenu le petit village de Kuujjuaq, Charlie, qui a tout juste 30 ans, connaît bien la façon de vivre de son grand-père, ce dernier l'ayant adopté comme son propre fils pour lui transmettre tout le savoir de ses ancêtres. Cet héritage, que le jeune homme apprécie chaque jour en compagnie de sa meute, lui aura permis de remporter la troisième édition de la coupe Ivakkak, l’hiver dernier, en 2003, alors qu’il parcourait plus de 600 kilomètres le long du détroit de l’Hudson, entre Kangiqsujuaq et Akulivik, bravant les tempêtes qui se succèdent les unes aux autres et des températures chutant parfois jusqu’à -40°C, sans compter le facteur vent.

Patience et dévotion sont de mise

Bien sûr, posséder une meute de chiens comme la sienne comporte aussi certaines obligations. En effet, bien qu’ils travaillent pour leur maître de façon volontaire, ces gros toutous, qui font en moyenne de 35 à 40 kilos chacun, ont besoin de manger eux aussi; un seul chien pouvant facilement consommer d’un à deux kilos de viande ou de poisson par jour, parfois plus, dépendamment de son degré d’activité et de la température. Tout ça pour dire que, lorsqu’il n’est pas sur son traîneau à se balader avec ses chiens, Charlie passe une bonne partie de son temps à la chasse et à la pêche.

Son confrère, Junior May, vainqueur de la deuxième édition de cette course qui s’arrêtait aussi dans les villages de la baie d’Ungava, de Kuujjuaq à Quaqtaq, en 2002, s’accordera pour dire qu’il ne suffit pas de nourrir ses chiens pour avoir une bonne équipe. En effet, tous deux savent bien qu’une bonne équipe ne s’obtient pas du jour au lendemain. Il faut aussi les entraîner, ce qui demande du temps et de la patience, ainsi qu’un minimum d’expérience.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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