Dossier : Nanuq, seigneur des glaces

Ours polaire

Markus Dyck
Photo : Pierre Dunnigan
 
Quand Ghislain Couture du Toit du Monde m’a demandé, un soir au bar Storehouse, à Iqaluit, d’écrire un article sur l’ours polaire, je lui ai répondu : « Pas de problème, avec plaisir », croyant qu’il oublierait en sortant du bar. Quelques jours plus tard, je recevais un courriel dans lequel il me rappelait mon engagement. Je me suis demandé, l’espace d’un instant, comment j’allais m’acquitter de la difficile tâche d’écrire un texte intéressant et instructif sur l’ours polaire en quelques pages seulement.

Il existe déjà un grand nombre d’ouvrages et des centaines d’articles scientifiques sur le sujet. Dans les paragraphes qui suivent, je vous présente l’ours polaire en traitant de son évolution, de sa morphologie, de son mode de vie, de son rapport avec l’écosystème et de ce qui met sa survie en péril. Je vous souhaite une agréable lecture. Qui sait, ce texte suscitera peut-être en vous l’envie de découvrir l’univers du « seigneur des glaces »?

L’évolution de l’espèce

Scientifiquement parlant, l’ours polaire fait partie de l’ordre des carnivores, de la famille des ursidés et du genre Ursus. Il descendrait de l’ours brun de Sibérie appartenant à l’époque glaciaire, qui remonte à environ 800 000 ans. Cet ours brun vivait isolé par les masses de glace, et, au fil du temps, son pelage a pâli. Il a aussi appris à chasser le phoque, puis perfectionné sa technique. Il s’est multiplié et mieux adapté à son milieu marin – d’où son nom latin Ursus maritimus, « ours marin ». De nos jours, l’ours brun et l’ours polaire ne cohabitent que dans les Territoires du Nord-Ouest, où on a aperçu quelques ours bruns se bataillant les phoques avec les ours polaires sur la banquise.

Répartition géographique

On trouve des ours polaires dans tout le bassin circumpolaire, de l’hémisphère Nord jusqu’en Arctique. Parmi les pays où on les trouve, on compte le Groenland, la Russie, les États-Unis, la Norvège et le Canada. Selon les estimations, la population mondiale d’ours polaires se situerait entre 21 000 et 25 000 individus, répartis parmi 19 populations reconnues, dont 14 vivent exclusivement ou en partie au Canada; une seule est absente du Nunavut. Cela signifie que plus de 50 % de la population et environ 80 % de la reproduction de l’ours polaire à l’échelle mondiale dépendent de la gestion qu’en fait le Nunavut. Pour assurer la survie de l’espèce, on a souvent recours à des recensements afin d’estimer les populations et de déterminer les taux de natalité.

Situation de l’ours polaire

Au Canada, les ours polaires ne sont pas menacés d’extinction. Le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a classé l’ours polaire dans la catégorie des espèces « préoccupantes ». Les connaissances traditionnelles inuites et les données scientifiques démontrent que certaines populations comptent un faible nombre d’individus, alors que d’autres se portent très bien.

Description générale

L’ours polaire est massif, il ne possède pas la bosse sur l’épaule, caractéristique de l’ours brun, et son cou est allongé. La couleur de sa fourrure varie du blanc au brun, en passant par le jaune, selon l’âge de l’ours, les conditions de luminosité et la saison. Sa peau est noire, tout comme les coussinets de ses pattes. Ses crocs, courbés comme des crochets, sont plus acérés et plus petits que ceux de l’ours brun. Le mâle pèse entre 300 et 800 kg, alors que la femelle n’atteint généralement que la moitié de ce poids. La tête du mâle est aussi plus large, plus massive, et sa musculature est plus imposante que celle de la femelle. On appelle cette différence de taille entre les sexes « dimorphisme sexuel ». Du bout du nez au bout de la queue, le corps du mâle peut atteindre 250 cm; celui de la femelle, 200 cm. Toutefois, on remarque une certaine variation de la taille entre les populations.

Relation avec l’écosystème et comportement

De tous les ursidés, l’ours polaire est le plus carnivore – il se nourrit de phoque annelé (Phoca hispida) et de phoque barbu (Erignathus barbatus) qu’il chasse le long des crêtes de haute pression, près des chenaux libres et autour des trous de respiration. Les ours passent des heures, immobiles, à attendre que les phoques remontent à la surface pour respirer. Au printemps, les ours s’attaquent aussi aux tanières, où les femelles phoques mettent bas, qu’ils sentent à travers l’épaisse glace grâce à leur odorat exceptionnel. Une fois le phoque tué, sa graisse, riche source d’énergie, est presque totalement consommée. Reste la viande, récupérée par les ours, jeunes et moins expérimentés, ainsi que par les renards.

L’ours polaire est un animal solitaire; il erre sur la glace éternelle à la recherche de nourriture et ne sort de sa solitude qu’à la saison des amours, en mars ou en avril, pour se reproduire. Pendant la période d’accouplement, le mâle reste auprès de la femelle pendant environ deux semaines; ils copulent plusieurs fois, puis la femelle chasse le mâle. Elle trouve ensuite un endroit où installer sa tanière et, à la naissance des oursons (en moyenne deux par portée), en décembre ou au début janvier, elle se consacre à sa portée. Le mâle, quant à lui, ne joue aucun rôle dans l’élevage des petits.

À la naissance, les oursons sont minuscules, comme des chatons, mais grandissent rapidement grâce au lait maternel, très riche. Au printemps, ils pèsent déjà entre 25 et 35 livres. Dès qu’ils sont assez forts, vers mars ou avril, leur mère quitte la tanière et part à la chasse au phoque sur la banquise. Les femelles vivent en moyenne 25 ans, parfois plus; les mâles, environ 20 ans.

La femelle qui a des petits affiche le comportement le plus agressif – même les mâles imposants reculent à sa rencontre. Elle se dépense beaucoup pour élever sa progéniture. Les oursons restent auprès de leur mère pour environ deux ans et demi à trois ans, puis sont chassés, habituellement au printemps, pour qu’elle puisse s’accoupler à nouveau. Ainsi l’histoire se répète et d’autres oursons naissent.

Banquise et autres habitats
L’ours polaire est bon nageur, mais il passe le plus clair de son temps sur la banquise – il y trouve nourriture, partenaire et refuge. Quand la banquise se retire, l’ours doit se rendre sur terre pour y passer de deux à quatre mois. Pendant ce temps, il se repose, puisqu’il jeûne et vit de ses réserves. À l’occasion, il se nourrit de carcasses, d’œufs, de baies et de végétation. Quand il est à terre, entre août et novembre, il entre parfois en conflit avec l’homme, qui partage le même habitat. Il arrive que des ours se promènent dans les villages et qu’ils doivent être chassés pour des raisons de sécurité.

À certains endroits, les tanières se trouvent surtout à terre. Les femelles de la région ouest de la baie d’Hudson, par exemple, installent leur tanière le long des rivières et des lacs à environ 60 kilomètres à l’intérieur des rives du secteur sud-ouest de la baie.

Menaces du climat

On nous annonce l’extinction imminente, soit au cours des 50 à 100 années à venir, de l’ours polaire à cause des changements climatiques ou du réchauffement de la planète. Il s’agit d’une affirmation alarmiste qui, je crois, mérite d’être commentée.

Il y a une trentaine d’années, des chercheurs ont mis sur pied un projet de recherche écologique de longue haleine portant sur les ours polaires de la région ouest de la baie d’Hudson. Depuis, ils ont marqué près de 80 % des individus, ce qui a permis de découvrir que la masse corporelle des femelles et leur taux de reproduction ont chuté depuis les années 1980. Cela coïncide avec la hausse de la température, qui a perturbé la formation des banquises et graduellement réduit le temps dont disposent les ours polaires pour se nourrir sur la banquise et augmenté celui passé à jeûner à terre. Cette donnée qui concerne la région ouest de la baie d’Hudson a été admise comme règle générale partout où vit l’ours polaire.

Le réchauffement de la planète a surtout été attribué aux émissions de dioxyde de carbone, bien sûr largement causées par l’usage de combustibles fossiles. Toutefois, en étudiant les changements climatiques, on est confronté à un sujet très complexe : la thermodynamique, la dynamique, la chimie et la biologie de l’atmosphère terrestre, de la terre et des océans représentent autant de facteurs qui doivent être considérés. En raison de toutes les données inconnues et incomplètes sur les changements climatiques, il est très difficile, voire impossible, d’attribuer leurs effets uniquement à l’augmentation de la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Il ne faut pas non plus oublier que les changements climatiques ont cours depuis des milliers d’années et ont provoqué tour à tour des réchauffements et des refroidissements. Dans le cas de l’ours polaire de la région ouest de la baie d’Hudson, les changements climatiques ne sont peut-être qu’une des causes qui expliquent les phénomènes observés. Une foule d’autres facteurs pourraient certainement produire les mêmes effets, mentionnons leur population stable sûrement à capacité de charge (c’est-à-dire que leur habitat ne pourrait supporter un plus grand nombre d’individus sans menacer leur survie), la recherche de nourriture et sa disponibilité, les confrontations entre les ours et les humains, causées par la recherche et le tourisme, entre autres, et les polluants.

L’effondrement des tanières, les changements dans la répartition géographique, les variations d’habitat du phoque et l’augmentation des confrontations entre l’ours et l’homme sont tous des scénarios qui pourraient se produire si les glaces fondaient. Mais les ours polaires du Nunavut souffrent-ils déjà des effets des changements climatiques? Nous ne disposons d’aucune réponse définitive, mais il semble qu’ils se portent encore bien.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

© Le Toit du monde
Administration