Vivre ! Interventions pour la prévention du suicide au Nunavut



Joyce Caines
Photo : Photo : Santé et services sociaux Nunavut

La préparation en vue d’un gouvernement nunavois autonome a été initiée par les Inuits de la région est de l’Arctique canadien en 1979, vingt ans avant que le territoire du Nunavut ne soit officiellement reconnu. Malgré l’autonomie acquise fièrement, un problème majeur persiste au Nunavut : le suicide.

Cette problématique a généré une vive préoccupation, car les incidences du suicide sont nombreuses pour tous les Nunavummiut. Selon un article paru le 11 octobre 2003 dans le quotidien Ottawa Citizen, le Nunavut a connu plus de 115 suicides depuis qu’il est devenu membre officiel de la fédération canadienne, le 1er avril 1999. La plupart des suicidaires étaient des jeunes gens âgés entre dix-huit et vingt-cinq ans. Dans un rapport rédigé récemment pour le Nunavut Task Force on Suicide Prevention and Community Healing (Groupe de travail sur la prévention du suicide et le ressourcement de la communauté du Nunavut), Ailsa Henderson, chercheure en sciences sociales, déclarait que ce qui ressort de la recherche sur le suicide au Nunavut et dans le monde circumpolaire, c’est que le suicide suscite de nombreuses activités et qu’il génère beaucoup de bonnes idées auxquelles on ne donne pas suite, une fois que tout est imprimé. Selon Mme Henderson, le suicide est habituellement perçu comme le résultat d’un problème plus sérieux affectant la santé mentale et le bien-être de la communauté. Pour être en santé, les personnes doivent être soutenues par les membres de leur famille ou de leur communauté et se sentir capables de surmonter n’importe quelle difficulté.

Nous devons retrouver nos mots

Au cours d’une séance de l’Assemblée législative du Nunavut en mars 2003, Enoki Irqittuq, député de Arnittuq, a présenté une motion pour instituer un groupe de travail sur le suicide et le ressourcement de la communauté. Le groupe Inungni Sapujjijit a donc été constitué pour remplir ce mandat. Ses membres se sont réunis en juillet 2003 pour discuter du mandat initial et de la sélection des communautés à visiter. Le rapport publié en novembre 2003 en anglais s’intitule Our Words Must Come Back to Us. Il nous informe que les Nunavummiut (résidents du Nunavut) veulent s’exprimer et donner une place à leur éducation traditionnelle. Un membre du groupe insistait sur l’importance de l’expression et de la communication, comme moyens d’interventions, en évitant toutefois de ruminer le passé. Parler pour reconnaître ce qui a été perdu et pour mieux se concentrer sur la guérison. Le respect était un thème récurrent pour le groupe de travail – la reconnaissance et le respect des différences intergénérationnelles sur le plan des valeurs, des expériences de vie et de la vision du monde des aînés et des jeunes.

Un Inuk interviewé par le groupe de travail disait : « Dans la mise en place d’un mécanisme de survie, il est essentiel de valoriser les gens et les biens que nous avons. Aujourd’hui, il existe une telle abondance de services et de biens, que nous ne partageons plus les mêmes valeurs que celles qui étaient vécues, autrefois, par nos aînés. La valorisation des gens et des biens fait monter en flèche le respect de la vie. » L’échelle des valeurs des Inuits ainsi que le monde postmoderne et ses incidences sont au centre du dilemme de la haute fréquence des suicides. Plusieurs Inuits sont en conflit avec leur mode de vie actuel, divergeant de la vie traditionnelle. Le respect des autres, de l’environnement et de soi dépend des valeurs partagées. Le respect émerge comme un sous-thème dans une discussion sur le suicide chez les Inuits du Nunavut.

Problèmes de transition

Le changement survenu dans les communautés nunavoises a entraîné la formation de trois groupes distincts au sein des communautés inuites. Dans Unikkaartuit, un rapport final présenté à Santé Canada, Michael Kral et Bruce Minore affirment que les aînés qui ont vécu une partie de leur vie dans la lande, bon nombre ne parlant que l’inuktitut, forment le premier groupe. Le deuxième groupe est composé d’adultes qui sont peut-être nés sur les terres, mais qui ont grandi dans les communautés ou dans les pensionnats. Les jeunes constituent le troisième groupe. Parlant anglais à l’école et entre eux, ils communiquent difficilement avec leurs parents et les aînés en raison de leur faible maîtrise de l’inuktitut et de l’écart des valeurs et des objectifs. Mme Henderson soutient que le changement culturel affecte la société à point tel qu’il approfondit les différences séparant les générations. La douleur et la confusion ressenties par les adultes et les aînés sont frappantes, mais ce sont les jeunes qui se suicident. Selon M. Kral, de type vertical, les familles ont évolué vers un modèle horizontal. Cette évolution se fait sentir dans toutes les sociétés traversant ce changement culturel générationnel. Les familles de type vertical partagent les mêmes valeurs et fonctionnent avec une interdépendance intergénérationnelle. En outre, la communication ouverte est l’une de leurs caractéristiques. Dans les familles dites horizontales, les valeurs sont partagées par les membres du même âge qui, par ailleurs, sont unis par des liens plus solides. Dans le rapport du groupe de travail, plusieurs jeunes avouaient être plus à l’aise de parler avec les gens de leur âge. Au Nunavut le passage du modèle vertical au modèle horizontal s’effectue à une vitesse vertigineuse.

L’émergence de l’économie monétaire dans les communautés inuites au cours des cinquante dernières années a donné lieu à une augmentation des services payables et des biens de consommation disponibles. Un Inuk de trente-neuf ans affirmait, dans le rapport Unikkaartuit, que la baisse du partage découle de l’argent. Les visites ou pularungnik en inuktitut ont diminué. Dans le même rapport, une aînée presque octogénaire remarquait : « Par les temps qui courent, nous n’effectuons plus de visites et parfois, je reste seule à la maison pendant de longues périodes, faute de visiteurs. Mais si vous regardez par la fenêtre, vous voyez quand même des gens passer. Mais ceux-ci ne s’arrêtent jamais pour vous rendre visite. »

Le respect est transmis par la valeur que les Inuits attachent aux habiletés traditionnelles. La joie et le respect d’autrui transmis par la culture imprègnent toujours les activités collectives de pêche, de chasse ou de subsistance. Les thèmes majeurs du rapport Unikkaartuit étaient l’importance de la famille et de la parenté. Toutefois, dans une économie de marché, les habiletés et les valeurs requises pour l’obtention d’un emploi diffèrent considérablement de celles recherchées au sein de la société inuite traditionnelle. Être salarié affecte le temps disponible pour s’adonner aux précieuses activités traditionnelles, notamment le partage, la pêche, la chasse, les visites échangées et le temps passé en famille.

Le concept de la réussite et du changement culturel a des répercussions sur l’incidence du suicide chez les jeunes Inuits. Plusieurs d’entre eux n’ont presque pas d’identité culturelle ni aucun sentiment d’appartenance dans le contexte contemporain incluant l’éducation structurée, le monde du travail et les fréquentations en dents de scie. Lorsqu’une idylle se dégrade, la rupture de la relation exclusive établie à cette fin bouleverse le jeune Inuk. Cette rupture est vue comme un indicateur immédiat de suicide.

Selon Mme Henderson, dans son rapport sur le suicide et le bien-être de la communauté au Nunavut, les jeunes sont tiraillés entre deux mondes : la société inuite traditionnelle et la société contemporaine. Certains se sentent perdus et marginalisés en raison de la faible intégration de la culture traditionnelle. Par ailleurs, plusieurs jeunes ne possèderaient pas les connaissances nécessaires leur permettant de s’adapter au monde contemporain et à son économie. D’où le sentiment de désespoir et de détresse, caractéristique des facteurs menant au suicide.

S’entretenant avec le groupe de travail, un Inuk disait : « Nous avons appris par la recherche et dans les communautés, que le fait d’être pris dans l’engrenage du système judiciaire est le plus grand facteur de suicide chez nos adolescents. » C’est lorsque les jeunes sont en attente d’une date d’audience ou d’une sentence qu’ils sont le plus à risque.

La Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents répond aux besoins de la communauté
La Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents remplaçant la Loi sur les jeunes contrevenants a pris effet le 1er avril 2003. Dans le préambule du texte de loi, un élément particulier confirme la croyance que les communautés et les familles doivent, ensemble et avec d’autres, travailler à la prévention du crime en s’attaquant aux causes profondes, en pourvoyant aux besoins des jeunes et en leur offrant conseils et soutien.

Les jeunes Inuits qui se sont frottés au système judiciaire semblent être à plus grand risque de suicide. La loi stipule qu’à l’intérieur des limites d’une responsabilisation juste et proportionnelle, les interventions devraient renforcer le respect des valeurs sociétales, encourager la réparation de tout dommage ou préjudice, être valables aux yeux des jeunes, respecter les différences entre les sexes ainsi que les différences ethniques, culturelles et linguistiques, et satisfaire aux besoins des jeunes autochtones.

L’une des caractéristiques de la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents est le recours à des mesures extrajudiciaires pour les délits moins graves. Parmi les objectifs visant à guider l’utilisation de telles mesures, mentionnons : la restitution, la participation de la victime aux décisions et la collaboration des familles et des membres de la communauté. Les groupes consultatifs, deuxième élément de cette loi, sont largement définis comme des gens rassemblés pour conseiller ceux qui, dans le système judiciaire, doivent prendre une décision selon les prescriptions de la dite loi.

Ces deux caractéristiques de la nouvelle loi fournissent à la communauté l’occasion de mettre en valeur le potentiel des jeunes ayant commis des délits dans les communautés nunavoises. C’est une façon de donner pleins pouvoirs aux gens que sert le système judiciaire et de fournir un moyen à la communauté de participer à la prise de décision, à la détermination de la peine et au soutien de ses jeunes. L’incarcération est principalement réservée aux délinquants violents et aux récidivistes dans la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents.

La prescription d’une période de supervision après la libération des jeunes détenus est une autre caractéristique de cette loi. La supervision dans la communauté, qui doit suivre l’emprisonnement, fait partie de la sentence. Un travailleur auprès des jeunes est désigné pour suivre ces contrevenants jusqu’à la fin de leur sentence. Les principes de la loi tiennent compte des préoccupations des victimes et ces dernières peuvent participer aux procédures.

Les communautés répondent aux besoins de leurs membres

La responsabilisation et l’autonomisation au sein des communautés sont nécessaires à l’épanouissement la population. Dans le rapport Unikkaartuit, les conclusions de la recherche sont que les pratiques de responsabilisation communautaire devraient continuer : lorsque les communautés se prennent en main, leurs membres veillent les uns sur les autres de l’intérieur. C’est ce qui se passe à Qikiqtarjuaq, une communauté de l’île de Baffin qui a élaboré sa propre intervention face au nombre élevé de suicides. Depuis, les suicides ont diminué de manière significative.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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