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L'Arctique sur la ligne de feu
Louis Fortier
Photo : André Rochon/ Projet CASES
La basse atmosphère terrestre se réchauffe à un rythme alarmant. Au banc des accusés : l’homme et son industrie. En effet, la combustion effrénée des carburants fossiles, l’élevage anarchique des bovins, la culture massive du riz et bien d’autres activités au cœur de notre civilisation moderne produisent des quantités colossales de gaz carbonique, de méthane, d’oxyde nitreux et de chlorofluorocarbures. Comme les vitres d’une serre, ces gaz retiennent les rayons solaires et l’atmosphère se réchauffe. Entre les sceptiques qui nient ce réchauffement et les prophètes de l’Apocalypse qui prédisent la fin du monde, les spécialistes du climat entrevoient que la température globale moyenne pourrait passer de 15 à 22oC d’ici 250 ans, ce qui bouleversera tous les aspects de notre mode de vie.
Un peu partout sur la planète, les ordinateurs les plus puissants tentent de recréer les fluctuations du climat passé et d’anticiper le climat futur. Les prévisions des boules de cristal informatiques convergent sur un point : c’est aux hautes latitudes arctiques que le réchauffement climatique sera le plus intense. Selon les modèles numériques du climat futur, les premiers symptômes d’un basculement rapide du climat de l’Hémisphère Nord seront la fonte de la banquise arctique, la régression des glaciers, la déstabilisation du pergélisol, l’augmentation des températures de surface et des précipitations dans le Grand Nord, une réduction du couvert de neige, une augmentation de la surface de fonte de la calotte glaciaire du Groenland et un ralentissement de la circulation profonde de l’Atlantique Nord. Or, les observations en mer et sur terre, que ce soit par les scientifiques, les habitants du Nord ou les satellites, confirment effectivement l’apparition de ces différents symptômes. Devant une telle concordance des observations et des résultats des modèles, l’Évaluation de l’impact des changements climatiques dans l’Arctique (ACIA) est formel : le réchauffement de l’Arctique est en marche et il devient urgent d’en anticiper les conséquences écologiques, socio-économiques et géopolitiques afin de développer dès maintenant les stratégies pour s’y adapter.
Parmi les nombreuses conséquences du réchauffement du Nord, la fonte de la banquise qui recouvre l’océan Arctique aura des impacts particulièrement sévères sur les écosystèmes marins et sur le mode de vie traditionnel des Inuits. Depuis 30 ans, cette immense étendue de glace qui recouvre 12 millions de km2 en hiver et 7 millions en été, a perdu 14% de sa surface et jusqu’à 40% de son épaisseur dans certaines régions. La tendance observée soulève bien des questions quant à l’avenir de ce monde unique qui abrite des animaux emblématiques et quasi mythiques comme l’ours polaire, le morse et le narval. Un océan Arctique libre de glace sera-t-il un puits ou une source de gaz carbonique et de méthane? Contribuera-t-il à ralentir ou à accélérer le réchauffement de l’Hémisphère Nord? Jusqu’à quel point la faune arctique marine est-elle menacée d’extinction par la disparition progressive de son habitat glacé? Une réduction de la banquise augmentera-t-elle la productivité biologique de l’océan Arctique? Verrons-nous s’y développer de nouvelles pêcheries? Quelles menaces l’ouverture du passage du Nord-Ouest fait-elle peser sur le fragile environnement marin de l’archipel Arctique canadien? La fonte de la banquise accélèrera-t-elle le cycle des contaminants?
Un projet ambitieux: le Canadian Arctic Shelf Exchange Study (CASES)
C’est à ces questions et à bien d’autres que s’attaque l’Étude du plateau continental arctique canadien (Canadian Arctic Shelf Exchange Study ou CASES), un Réseau de recherche du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG). L’objectif des chercheurs est de comprendre le fonctionnement actuel de l’écosystème marin afin d’entrevoir comment il sera affecté par la réduction progressive de son couvert de glace. Ils ont choisi comme région d’étude la mer de Beaufort qui s’étend au large du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest. En effet, cette mer peu profonde, où la banquise régresse rapidement, est fortement influencée par les eaux douces du colossal fleuve Mackenzie, ce qui en fait le seul prototype nord-américain des immenses mers sibériennes peu profondes où se jettent des fleuves gigantesques.
Principal obstacle à ce projet ambitieux : la disponibilité d’un brise-glace qui puisse donner aux chercheurs accès à ces régions englacées. Visionnaire, le CRSNG accorde à CASES le plein financement, à condition que les chercheurs dénichent la plate-forme de recherche dont ils ont besoin. Armés de ce premier succès conditionnel, ceux-ci proposent alors à la Fondation Canadienne pour l’Innovation (FCI) un plan extrêmement hardi : récupérer, transformer et remobiliser la coque numéro « 2000-02 », un puissant brise-glace mis au rancart par la Garde côtière canadienne. L’initiative est l’une des trois retenues par le Fonds international de la FCI – volet infrastructures majeures. La subvention accordée est de $27.5M auxquels s’ajoute une contribution de $3M de la Garde côtière. L’Amundsen, le nouveau brise-glaces de recherche canadien, est né.
Commence alors pour les chercheurs et les ingénieurs de la Garde côtière un marathon qui restera dans les annales : de septembre 2002 à juillet 2003, la coque 2000-02 est remorquée de St-Jean (Terre-Neuve) à Québec, les machines sont remises en fonction, le navire est placé en cale sèche, des transformations majeures sont effectuées, une panoplie de sonars sont intégrés à la coque, les équipements scientifiques les plus sophistiqués sont acquis et installés, le navire est repeint de la quille à la pointe du mât, et le navire est avitaillé. Le NGCC Amundsen est inauguré le 26 août 2003 à son port d’attache de Québec, quelques semaines à peine avant d’entamer sa mission historique dans la mer de Beaufort, dans le cadre de CASES.