Deux explorateurs canadiens dans la mer polaire

Voilier à travers les glaciers

David Le Gallant
Photo : Archives publiques de l’Ile-du-Prince-Édouard.
 
Une odyssée en mer qui apparaît comme l'épopée la plus fascinante qu'aient jamais vécue ces descendants du premier peuple néo-européen du Canada, dont l'origine acadienne remonte à quatre cents ans. La saga des capitaines Bernard, l'oncle et le neveu, est le propre d'une grande histoire qui appartient à tous les peuples hardis et tenaces.

Originaires de l'Île-du-Prince-Édouard, d'un tout petit village acadien que ses habitants nommaient en français l'Étang-des-Clous, Pierre Bernard et son neveu Joseph Bernard vont devancer ces nombreux aventuriers intrépides qui ont exploré ce qu'on appelle aujourd'hui les territoires canadiens du Nord-Ouest et du Nunavut. Au tout début du vingtième siècle, ces deux Acadiens créent la première activité commerciale dans des régions inuites de l'Arctique jusqu'alors inexploitées. C'est ainsi qu'ils contribuent à asseoir la souveraineté canadienne dans cette zone occidentale de l'Arctique et qu’ils peuvent aujourd'hui être reconnus comme des personnages d'importance historique nationale.

L’amour de l'aventure et de l'inconnu

Nos deux aventuriers décidés et énergiques vont ensemble quitter l'Étang-des-Clous en août 1900 pour la traite sur les côtes de la lointaine Sibérie et de l'Alaska. Pierre Bernard connaît déjà le Grand Nord pour y avoir été à l'époque de la ruée vers l'or. Son neveu Joseph souffre de la tuberculose, mais cela ne le dissuade pas de l’accompagner. Au bout de trois ans, leurs affaires florissantes leur permettent de lancer sur ces mêmes côtes leur goélette, Augusta C. Grâce à elle, ils vont transporter des passagers et des marchandises et commercer avec les autochtones. Mais par la suite, la chute des prix et la politique russe les contraignent à abandonner le commerce sur les côtes de Sibérie.

Pierre Bernard, capitaine au long cours fournit, avec sa nouvelle goélette, la Mary Sachs, une aide logistique à l'Expédition arctique canadienne de 1913-1918, sous la direction du fameux Vilhjalmur Stefansson, explorateur canadien d'origine islandaise, et ce, jusque dans le golfe Coronation. Par la suite, en 1914, Stefansson achètera la Mary Sachs à Pierre Bernard, pour transporter un excédent de marchandises. L'on sait aujourd’hui que cette goélette est l’une des trois premières à avoir navigué sous pavillon canadien dans les eaux canadiennes de l'Arctique de l’ouest. Même si elle n'était pas la meilleure, la Mary Sachs était à ce moment la seule goélette à être disponible pour Stefansson.

Stefansson, dans son livre The Friendly Arctic, publié à New York en 1939, a décrit Pierre Bernard comme un homme qui, en plus d'être charpentier, mécanicien et forgeron, avait un grand talent pour fabriquer les traîneaux à chiens indispensables au transport dans les régions de l'Arctique ; il a en cela beaucoup contribué à l’expédition de Stefansson. Pierre Bernard a disparu tragiquement, en décembre 1916, quelque part sur les côtes de l’île Banks. Son corps n’a jamais été retrouvé, et c’est ainsi qu’il disparaît de l’histoire. Lorsque Stefansson apprend cette nouvelle, il rend hommage à son compagnon acadien du lointain Étang-des-Clous dans The Friendly Arctic : « Aucun homme sur cette expédition n’était plus loyal ni engagé envers sa réussite que Bernard. Il avait été commandant et propriétaire de la Sachs pendant de nombreuses années et à son bord, la discipline faisait place à une forme d’anarchie sympathique et amicale. »

En 1925, une plaque commémorative a été érigée à Ottawa en souvenir de la conquête de l'Arctique et en hommage à ceux qui ont péri au cours de l'expédition canadienne de 1913 à 1918. Le nom de Pierre Bernard y figure comme capitaine au long cours (Ship's master).

La goélette Teddy Bear, premier navire commercial au Nunavut

Même si ses parents croient qu’il s’agit d’un geste suicidaire, le neveu de Pierre, Joseph Bernard, tuberculeux, très souvent alité et de ce fait souvent absent de l'école, décide un beau jour que le climat du Grand Nord l'aidera à mieux recouvrer la santé que de rester à l'Étang-des-Clous. C'est aussi ce que pense son oncle Pierre. Cette raison, s’ajoutant à la soif d'aventure et d'inconnu, l’incite à quitter son hameau de l'ouest de l’île du Prince-Édouard en 1900 pour gagner la côte du Pacifique, et Seattle. Après avoir travaillé pour son oncle à transporter des marchandises et des passagers sur l’Augusta C., il décide, à l'âge de 29 ans, de travailler pour son compte et de lancer sa propre goélette, le Teddy Bear.

Cette petite goélette de 15 tonneaux, mesurant 54 pieds de long et tirant six pieds et demi d'eau, est à l’hiver 1910 le premier et le plus petit navire commercial à s'aventurer à l'est du cap Parry dans un territoire qui fait maintenant partie du Nunavut. La liaison qu’il assure est plus précisément celle partant des détroits Dolphin et Union et menant au golfe Coronation, qui se trouve au sud de l'île Victoria. Stefansson fut bien surpris d'apprendre qu'un vaisseau sous le commandement d'un Blanc, avec d'étranges inuits et tchouktches à bord, avait passé l'hiver à cet endroit. C'est le premier voyage arctique du capitaine Joseph Bernard.

Quelques mois plus tard, en 1911, au cours de sa première expédition, Stefansson rencontre Joseph Bernard alors que celui-ci, qui vient d’hiverner à l'île Baillie, met le cap sur l'île Victoria. Cette rencontre permet à Joseph Bernard de faire la connaissance du zoologue Anderson qui participe à l’expédition de Stefansson. Anderson enseignera à Joseph Bernard les rudiments de la collecte et de la conservation de spécimens et d'artefacts. Par la suite, Joseph Bernard rapportera de ses voyages divers objets qui lui permettront d’apporter maintes contributions à plusieurs musées canadiens et américains.

Aux prises avec le scorbut

Les glaces hivernales paralysant la navigation, Joseph Bernard a été contraint à plusieurs hivernages dans l’Artique, notamment au cours de cet hiver de 1911 précédant sa rencontre avec les explorateurs Stefansson et Anderson. Ces temps d’immobilisation sont mis à profit par le capitaine Joseph Bernard pour chasser les renards de l'Arctique dont les fourrures sont des objets de traite de grande valeur. En 1913, toujours prisonnier des glaces, il est victime, comme bien d’autres à l’époque, du scorbut ; il en est si gravement atteint qu’il en perd ses dents. Deux légendes populaires se sont transmises à ce sujet ; l’une dit qu’il fut miraculeusement sauvé par la consommation de viandes crues et de sang de perdreaux ; l’autre, racontée par un dénommé Neil A. Matheson, veut plutôt qu’il ait été guéri après avoir bu cinq gallons de sang provenant de deux caribous. Quoiqu’il en soit, il semble que le meilleur remède pour lui ait été de bénéficier du soleil sur le pont du Teddy Bear et de manger de minces tranches de viande crue et gelée.

Réalité ou légende ? Une autre histoire s’est transmise, voulant qu’en une autre occasion, le capitaine Joseph Bernard ait dû opérer lui-même un adolescent de 16 ans pour retirer une tumeur de sa gorge. Il réussit l'exploit en se servant d'un livre médical qu'on lui avait donné et qu'il étudie méticuleusement avant d'opérer.
En 1914, Joseph Bernard voit pour la dernière fois son oncle Pierre sur l'île Baillie alors que celui-ci vient de vendre sa goélette Mary Sachs à Stefansson. Après avoir enfin réussi à libérer sa goélette de la glace, le premier voyage arctique du capitaine Joseph Bernard peut se terminer : le Teddy Bear accoste à Seattle le jour même de la déclaration de la Première Guerre mondiale.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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