Vous êtes ici : Accueil » Archives » Printemps 2005 : Volume 4 no 2 » Inuit contre Goliath
Inuit contre Goliath
Paul Crowley
Photo : Jack Hicks
Le monde peut nous dire tout ce que nous voulons savoir. Le seul problème, c’est que le monde n’est pas doté de voix... Toutefois, les indicateurs du monde sont là, et ils nous parlent toujours !
Une bonne résolution
En février 2003, le Conseil d’administration des programmes des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) a adopté la résolution 22/11, intitulée Le développement durable dans l’Arctique. Cette résolution a souligné « l’accroissement de l’importance de l’Arctique dans un contexte d’environnement planétaire mondial » et elle a focalisé l’attention sur les peuples autochtones. En outre, elle demandait à son directeur administratif « d’évaluer continuellement la situation et de divulguer rapidement les nouveaux enjeux concernant le milieu arctique, notamment son impact sur l’environnement global ».
Cette résolution est révélatrice d’une meilleure compréhension, de la part des scientifiques et des décideurs, quant aux incidences mondiales du changement climatique causé par l’homme et qui peuvent être d’abord constatées et ressenties dans l’Arctique, puisque cette région est un « baromètre » de l’écosalubrité de la planète. Les Inuits ajouteraient qu’ils sont le mercure de ce baromètre. L’intérêt (bienvenu) du PNUE pour l’Arctique résulte de la conclusion formulée en 2001 par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
On s’attend à ce que le changement climatique dans les régions polaires soit l’un des plus grands et des plus rapides de toutes les régions de la Terre, et il aura des incidences majeures sur le plan physique, écologique, sociologique et économique, surtout dans l’Arctique de même que dans la péninsule et l’océan antarctiques.
Cette prise de conscience internationale correspond aux observations formulées par les aînés et les chasseurs inuits depuis 15 ou 30 ans. Les connaissances environnementales traditionnelles (CET) des Inuits permettent aux aînés et aux chasseurs de remarquer le moment où surviennent des changements notables dans le milieu arctique. Ceci explique le fait qu’ils soient capables de signaler rapidement et systématiquement les modifications du climat polaire ainsi que leurs répercussions sur la flore et la faune.
Réchauffement de la planète et de l’Arctique
Presque tous sont à présent convaincus que la planète connaît actuellement un réchauffement, mais aussi que le réchauffement des 50 dernières années est attribuable aux activités humaines. Depuis le début de la révolution industrielle, la température moyenne mondiale s’est élevée d’à peu près 0,6°C. Selon les prévisions du GIEC, l’émission continuelle de gaz carbonique et d’autres gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère engendrera des changements climatiques importants et constants, incluant une hausse de la température moyenne mondiale de 1,4 à 5,8°C au cours du XXIe siècle. Pour l’Arctique, l’indice du réchauffement projeté est d’au moins le double.
Les raisons du réchauffement amplifié dans l’Arctique sont simples. Premièrement, lors de la fonte de la neige et de la glace, les parcelles de sol et les eaux plus sombres qui se découvrent absorbent plus d’énergie solaire qu’elles n’en réfléchissent. Deuxièmement, l’énergie absorbée contribue beaucoup plus au réchauffement qu’à l’évaporation (par exemple, dans la forêt tropicale humide). Troisièmement, l’Arctique a moins d’atmosphère à réchauffer et les couches proches de la Terre se réchauffent plus rapidement. Quatrièmement, avec le retrait de la glace de mer, la chaleur solaire absorbée par les eaux océaniques en été se transfère plus facilement dans l’atmosphère en hiver.
Ces raisons d’ordre physique expliquent le réchauffement plus rapide de l’Arctique, mais elles n’expliquent pas la vulnérabilité particulière de cette région aux changements climatiques résultant du réchauffement.
L’écosystème arctique dont les Inuits font partie depuis des millénaires ne laisse pas beaucoup de marge d’erreur. L’Arctique connaît une courte saison de végétation, et de violentes tempêtes peuvent y déferler toute l’année. En été, une tempête soudaine (pluie, neige ou verglas) peut même détruire des populations, animale ou végétale, entières. Le savoir empirique de plusieurs générations a toujours permis, et permet encore, de vivre confortablement « sur cette terre ».
Cependant, les incidences du réchauffement de la planète ne trouvent pas l’Arctique dans son état originel – l’environnement, tout comme la société inuite, sont vulnérables en raison des conséquences de l’industrialisation mondiale. Le milieu arctique et les animaux que les Inuits chassent depuis toujours sont aujourd’hui empoisonnés par les polluants organiques persistants (POP) venus de loin. Une étude sur le Grand Nord russe, publiée récemment par le Conseil de l’Arctique2 souligne que les taux dangereusement élevés de POP dans le sang des Inuits de Chukotka sont identiques à ceux que l’on trouve chez les Inuits du Nunavik et d’autres régions côtières de l’Arctique.
Le changement climatique doit également être considéré dans le contexte de la difficile période de post-colonisation et de modernisation que traversent finalement les Inuits. Des changements tumultueux ont bouleversé leur société. Les jeunes Inuits ont souvent adopté des comportements autodestructeurs et antisociaux dont les indicateurs sont les plus significatifs en Amérique du Nord.
Sheila Watt-Cloutier, présidente de la Conférence circumpolaire inuite (CCI), résume les incidences du changement climatique sur les Inuits pris dans ce contexte :
« Les changements climatiques vont nous priver de ce dont nous avons le plus besoin, au moment où nous en avons le plus besoin – le savoir de la terre et la chasse, c’est le moyen pour nos jeunes de trouver maintenant leur voie dans cette sagesse essentielle à la survie. Enlevez-nous la chasse et la terre et je ne peux que m’inquiéter pour les générations futures ».
L’Évaluation de l’impact des changements climatiques dans l’Arctique (ACIA)3
Tout en sachant que le climat changeait et en s’inquiétant des conséquences de ces changements, les Inuits ne pouvaient prévoir ce que l’avenir leur réserverait. Dès que les préoccupations relatives au climat et au milieu arctiques ont attiré l’attention des décideurs, le Conseil de l’Arctique a pris des mesures énergiques et a lancé, en 2000, un programme d’évaluation globale des incidences régionales du climat.
L’Évaluation de l’impact des changements climatiques dans l’Arctique (ACIA), dont le secrétariat était basé à l’Université de l’Alaska à Fairbanks et dont la présidence était assurée par Bob Corell de l’Université de Harvard et de l’Institut météorologique mondial, a été effectuée par plus de 300 scientifiques de 15 pays, incluant la participation active de six « collaborateurs permanents » du Conseil – organismes régionaux autochtones, y compris la Conférence circumpolaire inuite.
Le rapport de l’ACIA, officiellement publié en novembre 2004, partageait la conviction des CET inuites que les changements climatiques dans l’Arctique sont bien avancés. L’ACIA concluait aussi que l’intensité du réchauffement augmentera. Elle prévoit des changements environnementaux importants qui auront des incidences profondes sur les plans social, économique et culturel.
Principales conclusions de l’ACIA
À partir des scénarios modérés (et non les pires) sur l’évolution du réchauffement de la planète au cours des 100 prochaines années, cinq modèles informatisés ont été élaborés dans le but de prévoir les incidences futures du réchauffement de la planète sur l’Arctique. La recherche n’a pas été entreprise par des organismes de pression agissant dans un but intéressé, mais par cinq organismes scientifiques indépendants. Essentiellement, ils ont tous convenu que l’Arctique continuera de se réchauffer au moins deux fois plus vite que l’ensemble de la Terre. À la fin du siècle, la température de l’Arctique sera de 4° à 7° Celsius plus élevée. Un certain nombre de phénomènes inévitables découleront de ce réchauffement accéléré. Selon les prévisions de ce vaste consensus scientifique qu’est l’ACIA, l’avenir de l’Arctique semble peu encourageant.