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Laisser couler le Nord...
Jean-Philippe L. Messier et David Gilbert
Photo : Odyssée Ungava
L’Odyssée Ungava : récit du parcours de six canoteurs qui ont mis le cap au Nord dans le but de tourner un documentaire sur l’importance de la conservation des rivières sauvages du Nunavik.
Depuis toujours le Grand Nord exerce une attraction instinctive sur tous les explorateurs en quête de l’authentique défi de soi-même. La pureté de tout ce qui le constitue, la prédominance de la nature dans son état le plus sauvage et le mysticisme qu’on attribue aux peuples qui y vivent symbolisent un monde de plus en plus oublié de notre civilisation effrénée. La vie en ville coupe le cordon ombilical entre l’homme et l’environnement, que l’on ne considère trop souvent que comme une ressource exploitable.
Longtemps protégé par la distance qui le sépare des grands centres, l’extrême Nord du Québec est aujourd’hui étudié pour son potentiel énergétique. En effet, la rivière George, comme toutes les rivières sœurs de l’Ungava, a été retenue par Hydro-Québec pour la construction éventuelle d’un barrage. Bientôt, nous aurons à faire des choix quant à l’avenir de ce territoire. Notre expédition, intitulée « Odyssée Ungava », vise à réaliser un documentaire sur les richesses et les beautés de notre patrimoine nordique. Il s’agit d’une initiative autonome née de notre besoin de participer à la protection de cette terre de toundra qui nous fascine depuis que nous avons l’âge de rêver.
Ainsi, l’objectif fut de traverser du sud au nord la portion du Nunavik qui se trouve entre le Labrador et la baie d’Ungava, l’une des régions les plus sauvages du monde. Entre les deux coulent les rivières DePas et George, accessibles par la petite communauté innu de Schefferville. Première étape : embarquer canots et bagages dans le train qui relie la ville portuaire de Sept-Îles à Schefferville, étirant une ligne de fer au beau milieu des plaines tourbeuses sans fin du Labrador. Au village, quelques Innus (autrefois appelés Montagnais) nous racontent fièrement les longs voyages en canot d’écorce sur les rivières de l’arrière-pays. Longtemps nomade sur le territoire que nous nous apprêtons à découvrir, ce peuple de chasseurs considère les rivières comme un élément essentiel de sa culture ancestrale.
La découverte du Nord
Ainsi, tout comme les Innus des temps jadis, nous amorçons notre périple de 600 km sur les berges du lac Attikamegan, au Labrador. Autrefois l’un des plus grands lacs naturels du Québec, il est englouti par le barrage de Churchill depuis 1969. Nous donnons les premiers coups d’aviron de l’expédition sur cette véritable mer intérieure, qui s’étend sur tout l’horizon. Le lac est un immense dédale d’îles, de presqu'îles et de baies où de petits oiseaux migrateurs, des sternes arctiques, nous saluent au passage. De l’autre côté, nous mettons pied à terre pour remonter le bassin versant du Labrador par la charge de l’Attikamegan. Les canots sont ainsi hâlés et portagés de lac en lac par les ruisseaux. Le travail est éreintant, mais largement compensé par le décor majestueux de brume et de vieux conifères. Le vide de civilisation est palpable et, pour ne pas perturber la paix qui règne, nous restons tous silencieux dans notre contemplation.
Dernier campement au Labrador, nous entamons le portage qui nous permet de franchir la ligne des eaux entre le Labrador et le Nunavik. Nous sommes à la plus haute altitude de tout le parcours, à la tête de la rivière DePas. Maintenant nous avons un élément de plus de notre côté : le courant, puisqu’à partir d’ici, toute l’eau coule vers l'Ungava. En amorçant notre descente, chaque coup d'aviron nous laisse l’impression d'être les premiers à explorer ce territoire. La rivière est magnifique et vierge, mais les vents et la pluie incessants depuis le début de l’expédition commencent à peser sur le moral des troupes. S’ajoutent les moustiques, qui nous font comprendre sur le champ l’une des raisons de l’absence d’occupation humaine par ici...
Nous atteignons bientôt les premiers gros rapides du voyage, gonflés par les pluies diluviennes qui ont sévi sur tout le Québec l’été dernier. Le fort débit nous surprend tous les six : les rapides « version Grand Nord » n’ont rien de comparable avec celles du sud ! La fougueuse DePas nous aura donné beaucoup d’émotions fortes le long de ses 250 km jusqu’à la majestueuse rivière George. Au confluent des deux se forme un élargissement naturel appelé Lac de la Hutte Sauvage, ou Mushuau Nipi en innu. Ce lac fait 104 km de long et se trouve être le territoire de prédilection de la plus grande harde de caribous du monde. À mesure que nous progressons, nous observons cet emblème du Nord nager entre les canots et vers les plages, allant toujours vers l’ouest. Nous sommes rivés au décor grandiose que nous offrent les paysages de falaises et de montagnes dénudées, qui accompagnent en plus nos premiers rayons de soleil depuis le départ.
À la rencontre d’un autre temps
À mi-chemin sur le Mushuau Nipi, nous croisons le campement traditionnel innu de Serge Ashini Goupil. Ce campement est une reconstitution historique de l’époque où les différents peuples nordiques nomadisaient encore dans les environs. Ainsi, le site où Serge Ashini est installé fut le lieu de convergence des Innus, des Naskapis et parfois des Inuits, qui se rassemblaient ici pour les grandes chasses au caribou estivales. Nous y avons été accueillis chaleureusement et avons eu la chance de participer avec eux au quotidien d’une tradition méconnue et oubliée. Le soir, les chants traditionnels, au son du tewegan (grand tambour), sous la tente de toile, nous ont fait revivre un temps qui n’est plus, et prendre conscience de toute la richesse de ces cultures en lien intime avec la rivière.
Serge Ashini nous parle du culte du caribou et du Mushuau Nipi comme d’un outil essentiel de transmission d’une culture ancestrale en voie de disparition. La rivière est le lien concret entre le passé et le présent. Aussi la préservation des traditions est-elle un élément de première importance à considérer dans la gestion de nos territoires nordiques.