Entre tradition et modernité

Terre vue d'un avion

Batiste Foisy
Photo : Trevor Lantz
 
Le projet de gazoduc de la vallée du Mackenzie: nouvelles divisions au sein des populations autochtones. 

En février dernier, à Inuvik, débutaient les audiences publiques portant sur le Projet gazier du Mackenzie. Pour la deuxième fois en 35 ans, une enquête itinérante sillonnera la vallée du Mackenzie pour déterminer s’il vaut la peine qu’on y mette en chantier le projet énergétique le plus dispendieux de l’histoire canadienne, un gazoduc qui traverserait les Territoires du Nord-Ouest de part en part: de la mer de Beaufort jusqu'à la frontière avec l'Alberta.

Dans les années 70, le juge Thomas Berger avait engendré une onde de choc colossale avec le dépôt, au terme de deux années de consultations, de son rapport Northern Frontier, Northern Homeland. Pas étonnante que cette réaction, puisque le rapport était truffé de citations truculentes dont celle d'un jeune chef de Fort Good Hope, inconnu à l'époque, Frank T’seleie, vilipendant le président de la Compagnie Foothills Pipelines, Bob Blair, assis à ses côtés : « Vous êtes comme le Pentagone se préparant à massacrer des Vietnamiens innocents, M. Blair. Ne me dites pas que vous n’êtes pas responsable de la destruction de ma nation. Vous êtes directement responsable. [...] Vous êtes venu détruire la nation dénée. Vous arrivez avec vos troupes pour nous massacrer et pour nous voler une terre qui nous appartient de plein droit. Vous vous apprêtez à détruire un peuple dont l’histoire remonte à trente mille ans. Pourquoi? Pour vingt années de gaz? Êtes-vous fou à ce point? »

Face au front commun des Autochtones contre le projet gazier, Berger proposa un moratoire de dix ans sur tous les projets de gazoducs aux T.N.-O.. Ce même rapport qui, pour la première fois de l'histoire, suggérait que le gouvernement fédéral avait la responsabilité de négocier des ententes de revendications territoriales avec les peuples amérindiens et inuits, marqua profondément le droit autochtone.

En 2006, la donne est bien différente cependant. Cette fois, les positions sont beaucoup plus partagées. Dans la foulée des recommandations de Berger, toutes les nations de la vallée du Mackenzie, hormis les Premières nations du Deh cho, ont chacune conclu une entente de revendications territoriales et ont, par le fait même, obtenu le versement de droits compensatoires en échange de l'accès à leurs terres par les compagnies pétrolières.

Toutes les nations, à l’exception encore une fois des Deh cho, sont également actionnaires de la société Aboriginal Pipeline Group qui possède le tiers des parts du Projet gazier du Mackenzie. C’est donc dire que les Inuvialuit, les Gwich’in et les Sahtu sont passés d’opposants à promoteurs du projet, avec à leurs côtés des partenaires comme Imperial Oil (Esso), Shell, ExxonMobil et ConnocoPhillips.

Paradoxalement, plusieurs des personnes qui gravitent autour de l’Aboriginal Pipeline Group ont fait leurs classes à l’époque de l’enquête Berger. Frank T’seleie a obtenu un poste au sein du conseil d’administration de la société. Le directeur du groupe, Fred Carmichael, est président du Conseil tribal Gwich’in. La co-fondatrice, Nellie Cournoyea, ex-première ministre des T.N.-O., directrice de la Corporation régionale inuvialuit et de l'Inuit Tapiriit Kanatami, agit comme porte-parole officielle des Inuits de l'Arctique de l’ouest. Quant à l’autre co-fondateur, Harry Deneron, il est un ancien chef de la communauté Deh cho de Fort Liard, où de nombreux puits de pétrole sont en opération.

Pour eux, le gazoduc représente une occasion de créer des emplois pour une population qui en a grandement besoin. Lors d'une conférence prononcée à l’université Queens, Nellie Cournoyea expliquait que le territoire seul n’arrive plus à soutenir son peuple. « À cause du déclin de l’industrie de la fourrure provoqué par Greenpeace et d’autres organisations du Sud, nous nous retrouvons dans une situation où les ressources renouvelables ne suffisent plus à combler les besoins d’une population jeune et en pleine croissance. Le territoire demeure vital à notre culture et à notre mode de vie, mais nous avons aussi besoin d’une économie basée sur les salaires. »

Fred Carmichael, qui se fait un devoir de rappeler qu’il a grandi sur une ligne de trappe, affirme que c’est pour assurer un avenir à ses enfants et ses petits-enfants qu’il défend le développement gazier. « Le temps de la trappe est révolu, dit-il, et c’est pourquoi je suis déterminé à saisir les occasions qu’un développement contrôlé et responsable peut nous offrir. »

Selon le site Web de l’Aboriginal Pipeline Group, le projet créera jusqu’à 11 000 emplois durant la période de construction et 150 durant les années d’opération. Le consortium autochtone espère en outre pouvoir engranger des profits de 120 millions de dollars par année.

Mais l’engouement pour le gazoduc n’est pas pour autant partagé par tous les leaders autochtones. Sans règlement de leurs revendications territoriales, ni intérêts dans l’Aboriginal Pipeline Group, les Premières nations du Deh cho considèrent qu’elles n’ont rien à gagner, pour l’instant, dans cette aventure.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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