La traversée de la passe d'Akshayuk



Bella Lamb
Photo : Dave Laird
 
« Auyuittuq » signifie le lieu qui ne fond jamais. La majeure partie de ce parc incommensurablement grand est couverte par la calotte glaciaire Penny. La passe d’Akshayuk, qui s’étend entre Qikiqtarjuaq au nord et Pangnirtung au sud, n’en représente qu’une petite fraction. C’est le paradis de l’ours polaire, un pays de glaciers et de moraines, de chutes et de rivières. C’est ce col que j’ai traversé à pied avec cinq amis l’été dernier : une expérience extraordinaire dont aucun d’entre nous n’aurait pu même rêver !

Les préparatifs

Apprenant qu’un ami partait en randonnée dans le Parc Auyuittuq, je m’entends lui demander à ma grande surprise si je peux me joindre à lui. Je ne connais pas grand-chose du parc, mais je sais à quel point j’adore marcher sur les collines autour d’Iqaluit. Je sais aussi qu’Auyuittuq est encore plus sauvage, plus accidenté, plus isolé et plus beau, et que je meurs d’envie d’y aller.

En nous activant aux préparatifs, nous finissons par avoir une meilleure idée de notre entreprise. Nous parlons avec des pourvoyeurs et avec d’autres randonneurs qui connaissent la région. Nous consultons des sites Web, achetons des cartes et effectuons des recherches sur l’équipement, la nourriture et les moyens de transport. Plus je parle avec mon ami biologiste spécialiste de l’ours polaire, plus je me sens nerveuse. Si jamais tu rencontres un ours agressif, me dit-il, ne te donne même pas la peine de prendre tes jambes à ton cou.

La veille du départ, je fonds en larmes tellement cette aventure me semble complètement folle. En cas de pépin, personne ne peut à peu près rien faire pour nous. Je réalise qu’aucun membre du groupe n’a d’expérience en matière de survie dans l'Arctique, une région pourtant pleine de dangers. Je suis certaine qu’un terrible accident nous attend au détour et cependant, il n’est pas question d’abandonner et de laisser tomber ce rêve. Cette nuit-là, en farfouillant près de la fournaise, je trouve une bonne vieille corde solide. Armée de cette dernière et de mon petit couteau, j’ai au moins l’impression que je peux me débattre en cas de danger : je reprends donc courage.

Le lendemain matin, je suis prête à aller à la rencontre des autres. Nous formons une équipe de six. Il y a Odile et Greg, des amis que j’aime beaucoup (ce qui ne m’empêche pas de me demander si je tiens vraiment à être dévorée avec eux...). Greg amène sa soeur Debbie et son cousin Dave, ainsi que Sean, un ami de ce dernier. Je les rencontre pour la première fois, mais tous les trois me plaisent sur le champ.

Remarquant la corde solidement attachée à mon sac, les gars me disent sur un ton condescendant qu’elle n’est absolument pas nécessaire puisqu’ils en ont une. Incrédule, je regarde le petit bout de ficelle qu’ils agitent devant moi. « Je n’ai aucune confiance en ça! », m’exclamai-je, atterrée. « T’inquiète pas, elle fera bien l’affaire, on l’a achetée chez MEC – tu ne peux pas prendre cette corde avec toi, Bella, c’est beaucoup trop lourd. » Je pense aux cuissardes, aux caméras, aux jumelles et aux quatorze bobines de film qu’ils apportent et, par pur défi, camoufle ma corde parmi le reste des bagages.

Première partie de la randonnée : la montée

À Qikiqtarjuaq, nous prenons deux embarcations. Contournant quelques énormes morceaux de banquise, nous naviguons jusqu’au fond du fjord. Les parois abruptes des falaises se rapprochent lentement, des nuages semblables à des algues pendent en filaments jusqu’à mi-ciel. Un ou deux oiseaux de mer nous tiennent compagnie pendant quelque temps. La petite bruine du départ s’alourdit et l’eau glaciale qui gicle sur les embarcations nous pénètre jusqu’aux os.

Lorsque les guides nous déposent sur la rive ceinturée de montagnes, il est déjà 20 heures. La pluie tombe drue et même notre entrain de ce matin n’est plus qu’un pétard mouillé. Quel désarroi de voir repartir les hommes et leurs bateaux! Jamais je ne me suis sentie aussi petite. On nous a prévenus qu’une longue randonnée de 3 heures est nécessaire pour sortir de la zone de danger pour les ours.

Nous avançons très lentement. Vers 22 heures, nous avons peu progressé et il commence à faire sombre quand nous atteignons enfin le premier passage de rivière. L’eau froide et la largeur du passage nous terrifient à ce point que nous perdons des heures – et nos réserves de bonne humeur – à chercher le meilleur endroit pour passer. Le temps de traverser et d’avancer assez loin pour pouvoir espérer camper en lieu sûr, il est déjà presque 5 heures du matin.

Le lendemain et le surlendemain, la tension persiste. Terriblement fatigués, nous gardons difficilement notre calme et enfreignons le protocole de sécurité du pays de l’ours en avançant en rangs dispersés. Le troisième jour, un marécage s’étend devant nous. Les moustiques sont gourmands et le sol est si détrempé que nos sacs à dos rendent chaque pas plus difficile. Greg ne s’est pas acheté de nouvelles bottes avant de partir. Celles-ci prennent tellement l’eau que ses pieds lui font mal; il enfile alors des sacs de plastique sur ses chaussettes. Lorsque nous arrivons exténués au campement ce soir-là, nous avons fait un bon bout de chemin. Nous dévorons notre purée de pomme de terre truffée de moustiques en écoutant Dave vanter les bienfaits de ces hydrates de carbone et la splendeur des montagnes.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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