Langues, cultures et migrations sur le toit du monde

Alphabet Inuktitut titirausiq

Mick Mallon
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Ici, on a parfois l’impression d’être sur le toit du monde. Ma femme et moi, nous habitons une maison perchée sur une crête et notre salon tourne le dos à la rue et aux lampadaires, face au sud. Quand il y a clair de lune, les étoiles semblent plus près de nous que ne le sont Montréal ou Ottawa; et quand les aurores boréales dansent au-dessus de nos têtes, nous retenons notre souffle en espérant qu’elles viendront nous toucher, comme on le raconte dans les vieilles légendes. Ces légendes ont vu le jour en inuktitut, ou du moins dans cette langue telle qu’on la parlait, il y a des siècles, quand le français n’était que du latin de cuisine et que l’anglais n’était qu’un dialecte saxon.
 
Certains linguistes et anthropologues pensent qu’il y a au moins mille ans que les Inuits ont entrepris la migration erratique qui les a menés, par le toit du monde, depuis ce qui forme aujourd’hui l’Alaska, jusqu’à des régions aussi orientales que le Groenland et aussi méridionales que le golfe du Saint-Laurent. Pourtant, quand ma femme et moi sommes allés voir le film Eskimo, tourné il y a soixante ans en Alaska, elle pouvait comprendre environ 65 % des dialogues. Quand Kublu séjourne au Groenland, elle peut communiquer avec ses hôtes. Il y a parfois des malentendus, quelquefois comiques, quelquefois carrément gênants, mais toutes les langues ayant des dialectes vivants n’ont-elles pas leurs champs de mines linguistiques?

Il ne fait aucun doute que les Inuits sont arrivés ici en provenance d’Asie. Pensez à ce film magnifique, Himalaya. Les animaux sont des yaks plutôt que des chiens, la langue est incompréhensible, les noms des acteurs nous semblent exotiques : Thilen Lhondup, Lhakpa Tsamchoe, Gurgon Kyap. Pourtant, leurs traits seraient tout à fait familiers à Igloolik ou à Baker Lake. (Même les yaks ont l’air de bœufs musqués élancés!) Voilà pourquoi les gens me demandent souvent si l’inuktituk est apparenté au chinois ou au japonais. La réponse est facile : « Non! »

L’inuktitut appartient à une famille linguistique carrément distincte, soutient Louis-Jacques Dorais, de l’Université Laval, le plus grand spécialiste canadien des dialectes des langues inuites qui a d’ailleurs écrit plusieurs livres à ce sujet pour le Collège Arctique du Nunavut. Il existe une langue appelée l’aléoute, parlée dans les îles Aléoutiennes, qui s’étendent de l’Alaska jusqu’à mi-chemin du Japon. Sur le plan linguistique, Kublu s’y sentirait aussi perdue que dans l’Himalaya, mais, si elle prenait le temps d’étudier la langue, elle y entendrait l’écho lointain de la sienne. L’aléoute est une langue de plein droit, mais elle appartient sans aucun doute possible à la même famille que l’inuktitut. Les linguistes croient que les Aléoutes se sont séparés des ancêtres de ma belle-famille il y a quelque quatre mille ans.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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