Les enfants trappeurs

Jeunes enfants qui patinent

Guylaine Levasseur
Photo : Kyla Cameron-Boivin
 
Aux confins des forêts, des montagnes et des rivières du Yukon vivaient des hommes barbus, des femmes costaudes et des enfants aux sourires heureux. Ils disposaient du plus sensationnel terrain de jeu et avaient construit à la sueur de leur front leur nid dans cette nature sauvage. Ils étaient dispersés dans cette immensité verte et blanche comme le seraient de minuscules voiliers sur un océan. Leur territoire de trappe se situait près de grandes voies d’eau comme les rivières Stewart, Klondike Sud et Wind ainsi que le fleuve Yukon. Pour y accéder, des centaines de kilomètres devaient être parcourus à pied, en raquettes, en canot ou en traîneau. Ils égrainaient tranquillement les jours et les saisons à trapper, chasser, cueillir des fruits, faire l’école à leurs enfants et vivre à leur propre rythme. Ils avaient pour seuls compagnons les membres de leur famille, leurs fidèles chiens de traîneau et le vent du Nord.
 
Cette histoire, me direz-vous, doit sans doute se dérouler au début du siècle ou même avant... du temps de la traite des fourrures ou de la ruée vers l’or? Pas du tout. Il s’agit de familles rencontrées récemment, au fil d’expéditions en traîneau à chiens, dans l’arrière-pays yukonnais. À deux cents kilomètres de toute civilisation, on peut parfois apercevoir une cheminée qui fume et, de plus près, des enfants libres comme des lièvres qui courent, un chapeau de poils sur la tête et les yeux remplis d’étoiles.

Ce sont ces enfants trappeurs, ceux qui échappent au moule de l’éducation conventionnelle, et leurs parents, ces coureurs des bois des temps modernes qui ont fui le Sud pour se rapprocher de la nature, qui m’en ont appris le plus sur l’esprit de famille et la vie.

Une adolescente parmi les loups

J’ai rencontré Kyla, en l’an 2000, lors d’une course de traîneau à chiens de 300 km entre Dawson City, au Yukon, et Eagle, en Alaska. Kyla et moi avions toutes les deux des chiens malades et blessés sur nos équipes et avions voyagé et campé ensemble le long de cet interminable parcours. Ce petit bout de femme de 16 ans, aux cheveux d’or et aux yeux d’azur, avait un optimisme étonnant et une débrouillardise peu commune à son âge. Élevée sur le territoire de piégeage familial avec ses chiens depuis le berceau, son enfance différait beaucoup de celle de la plupart des Occidentaux. C’était la première adolescente à avoir grandi exclusivement en forêt que je rencontrais.

Des parents qui sautent les barrières du conventionnel

Durant l’hiver de 1982, Roch et Kathryn Boivin s’absentèrent de leur territoire de piégeage où ils passaient dix mois par année pour donner naissance à leur fille Kyla. Pour se rendre au village le plus proche, ils marchèrent 160 km, ouvrant la piste devant leur équipe de chiens à l’aide de raquettes, par des températures frôlant les -40 ºC. Six semaines après l’accouchement, la nouvelle famille s’envolait en hélicoptère pour rejoindre leur nid au fond des bois, ignorant le sens commun et poursuivant leur rêve. Après quatre années et l’arrivée d’un petit frère pour Kyla, Ely, le prix des fourrures ne permettait plus de vivre exclusivement de piégeage. Plutôt que d’abdiquer, les Boivin poussèrent plus loin leur goût d’aventure et leur refus d’intégrer les rangs. Ils voyagèrent dans les endroits les plus reculés du Yukon pendant huit ans, construisant des dizaines de cabanes en bois rond pour des pourvoiries de chasse et de tourisme d’aventure et revenant périodiquement à leur territoire de piégeage. Quand on disait à Kathryn que ses enfants auraient besoin de stabilité, elle répondait que la stabilité, pour Kyla et Ely, c’était d’être avec leurs parents, partout où ils allaient.

L’école sans mur

Il est une liberté formidable que les enfants trappeurs ou voyageurs ont au Yukon : la possibilité de suivre des cours par correspondance… Avec quatre à six heures par jour de travaux scolaires et beaucoup de support des deux parents, il fut possible pour Kyla de consacrer tout le reste du temps à sa passion pour les chiens. Ainsi, à l’âge de treize ans, elle avait sa propre équipe de chiens de traîneau qu’elle entraînait en vue de faire des courses. Il y avait aussi du temps pour l’artisanat, la cuisine, la chasse, la randonnée… Imaginez seulement comment les journées peuvent être remplies de milliers de découvertes quand le corps et l’esprit ne sont pas enfermés dans une salle de classe. « L’école prépare les gens à fonctionner dans un système où ils devront travailler cinq jours par semaine, du matin au soir. C’est une façon de nous contrôler. C’est difficile d’accomplir d’autres projets en étant attaché à cette routine », mentionne Kyla.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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