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L'art inuit de l'Île de Baffin, la fierté d'un peuple
Miriam Dewar
Photo : Ghislain Couture
Une recherche dans Internet portant sur les objets d’art inuit donne environ 196 000 résultats, allant des sites de galeries aux articles mis aux enchères sur eBay. C’est vous dire à quel point un genre, connu depuis à peine 50 ans, a gagné en popularité.
Un art populaire
L’art inuit plaît à l’échelle mondiale, tant au collectionneur d’art bien informé qu’au touriste désireux de rapporter un souvenir du Canada.
L’art inuit, même s’il se vend partout au pays dans les galeries et boutiques, a ses racines fermement ancrées dans le sol gelé du Grand Nord. Le Nunavut, dernier territoire canadien, créé en 1999, s’étend dans la région est de l’Arctique. Les Inuits forment la plus grande partie (85 %) de sa population qui est d’environ 30 000 habitants. À l’extrémité sud de l’île de Baffin, Iqaluit, sa capitale, est juste à trois heures de vol d’Ottawa ou de Montréal.
Les gens qui ne s’y connaissent pas en art inuit peuvent associer le terme avec petites sculptures d’animaux, comme les ours polaires ou les phoques ou l’omniprésent inuksuk – amoncellement de pierres agencées de telle sorte que le tout ressemble à une personne – aujourd’hui grandement reconnu, surtout depuis qu’il a été le thème d’une capsule documentaire télévisée Minute du patrimoine.
Et plus encore
Force économique majeure dans le Nord, l’art est aussi une source de fierté pour plusieurs Inuits et pour les Canadiens en général, grâce à sa renommée internationale et à sa popularité. Il n’existe peut-être aucune autre forme d’art qui puisse se targuer de susciter un tel engouement.
Sur une population d’à peine 13 000 habitants, disséminés sur environ 475 000 kilomètres carrés, l’île de Baffin regorge d’artistes.
L’île comporte plusieurs communautés : Cape Dorset, berceau de la gravure de reproduction inuite au sud-ouest; Pangnirtung, à l’est, possédant aussi un studio de gravure de reproduction et de tapisseries; Pond Inlet à l’extrémité nord, Arctic Bay au nord-ouest, Qikiqtarjuaq et Clyde River à la pointe est, Kimmirut et tout au sud, Iqaluit, le centre d’activités de la région est de l’Arctique.
Avec près de 7 000 habitants, Iqaluit est la plus grande communauté du territoire. Au cours de la dernière décennie, l’arrivée de travailleurs du Sud attirés par les possibilités d’emploi et les salaires grassement payés, surtout dans les postes gouvernementaux et dans la construction, a causé l’explosion de sa population. La proportion des Blancs ou Qallunaat approche ici le cinquante pour cent, mais la culture inuite est encore manifeste.
Tous les jours à Iqaluit vous pouvez magasiner des sculptures, des tapisseries et des gravures inuites dans les boutiques de cadeaux et les épiceries. En outre, confortablement attablé au restaurant, vous pourrez passer en revue les œuvres des artistes – car certains viendront à vous.
« Intéressé par une sculpture? » est une phrase souvent entendue pendant un repas dans l’une des salles à manger des hôtels de la ville. Il peut s’agir de petites sculptures ou d’une pièce pleine grandeur, taillées dans la pierre, l’ivoire ou l’os, ou dans une corne caduque. Parfois, les gens ont des kamik (bottes en peau de phoque ou de caribou) cousues à la main, de jolies mitaines molletonnées et brodées, des parkas ou des bijoux à vendre.
Le Centre d’art et d’artisanat
Point de départ pour les touristes qui s’aventurent dans d’autres parties du territoire, Iqaluit est un endroit idéal pour les artistes désirant écouler leur marchandise. Le Centre d’art et d’artisanat du Collège Nunavut de l’Arctique y a également élu domicile. On y offre divers cours aux étudiants : joaillerie, transformation des métaux, dessin et gravure de reproduction, sculpture, beaux-arts visuels et artisanat.
En avril, par temps frais mais ensoleillé, les gens d’Iqaluit restent emmitouflés dans leurs manteaux et chapeaux d’hiver alors qu’au Sud les crocus tentent de poindre à travers le sol. Assis sur une chaise dans un coin d’une salle du Centre d’art et d’artisanat, Mathew Nuqingaq annonce son intention d’amener sa famille dans la lande cette fin de semaine.
Arborant ses longs cheveux noirs en queue de cheval, M. Nuqingaq porte des lunettes au bout du nez et un tablier de cuir attaché autour du cou et de la taille. Il s’est inscrit comme étudiant à temps partiel au programme de joaillerie du collège en 1995. Il donne maintenant des cours du soir et de courts séminaires sur la taille de pierres et la fabrication d’outils. À l’occasion, il se sert de cette classe-atelier comme studio.
« J’ai été fasciné par cette forme pendant près de trois ans », dit-il, caressant une pièce en argent moulée qu’il entend transformer en broche pouvant aussi servir de pendentif. Au premier coup d’œil, on reconnaît difficilement la forme, mais en y regardant de plus près, on décèle la forme d’une femme. Il ouvre un tiroir de l’établi devant lui et exhibe une boîte remplie de formes semblables en bois, en cire et en argent.
Mathew Nuqingaq est né à Qikiqtarjuaq, une communauté située à 500 kilomètres au nord-est d’Iqaluit. Il vient tout juste de célébrer son quarantième anniversaire, mais appartient manifestement à la nouvelle génération d’artistes du territoire.
Aujourd’hui, M. Nuqingaq s’applique à fixer un morceau de pierre sur l’une de ses « femmes ». « Elle était longue au début, mais je l’ai raccourcie », dit-il, montrant la taille originale de la pierre couleur bistre avant qu’elle n’atteigne ce stade. Cette pierre, tirée d’une carrière du Nunavut, a d’abord servi d’aiguisoir à couteau à un chasseur – il croit qu’il s’agit de quartz fumé – et faisait partie d’un lot de pierres envoyé par les Inuits de tout le territoire et devant servir pour la masse de l’Assemblée législative.
« Nous sommes cinq artistes à avoir travaillé sur la masse, dit-il, ainsi qu’un aîné, que vous appelleriez un expert, je crois. » Il a beaucoup appris au contact des autres artistes lors de cette phase de création. La masse, fabriquée à partir d’une défense de narval, est maintenant exposée dans une vitrine de l’édifice de l’Assemblée législative. Il s’anime en parlant de Sam Pitseolak, le regretté sculpteur de Kimmirut, pour qui il éprouve un immense respect. « C’était incroyable, raconte-t-il en se rappelant les quatre mois qu’ils ont entièrement consacrés, de jour comme de nuit, à la masse. Nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. »
Il a bénéficié du savoir de ses aînés au cours des dernières années, mais il admet que cela est probablement plus difficile pour certains artistes. L’attrait pour l’art inuit a connu une croissance phénoménale. En conséquence, les jeunes artistes restent parfois dans l’ombre d’autres grands artistes toujours actifs.
Le sculpteur Paul Maliki de Repulse Bay est l’un de ces grands artistes dont parle Nuqingaq. Sculpteur de granite, il a réalisé les deux personnages centraux de la masse. Il a aussi sculpté un énorme ours polaire qui rôde à l’extérieur du Centre d’arts et d’artisanat et qui fait partie de la collection de sculptures communément appelée le jardin de rocailles. Le granite, une pierre difficile à sculpter, requiert des outils à diamants rapportés. « Il me renverse, admet Mathew Nuqingaq, manifestement intimidé. Il étudie à fond les animaux. »
Un peu d’histoire
Les Inuits étaient traditionnellement des chasseurs nomades qui suivaient leur source de nourriture. Ils ont acquis le savoir-faire nécessaire pour fabriquer et utiliser des outils pour la chasse, et pour d’autres activités de survie, tout comme ils ont affiné leurs qualités d’observation, deux traits essentiels à tout artiste qualifié. C’est pourquoi, et cette réalité a été suggérée dans des écrits sur l’art inuit, autant d’artistes de qualité émergent d’une si petite population.
Pour comprendre et vraiment apprécier l’art inuit sous toutes ses formes, il est nécessaire de se reporter à l’histoire et à l’origine de ce peuple.
Les gens de la culture de Dorset, ainsi appelés à cause des vestiges et des artefacts trouvés près de Cape Dorset, auraient vécu entre 900 av. J.-C. et 1 300 ap. J.-C. C’est au cours de cette période qu’apparaissent les premières sculptures inuites. Faisant moins de deux centimètres ou pouvant mesurer plusieurs centimètres, les sculptures, de corne caduque, d’os, de bois et d’ivoire découvertes ont été attribuées à la culture dorsétienne. À l’époque, les gens créaient tant des reproductions d’animaux (ours polaires, oiseaux et morses) que des formes humaines, des peignes, des amulettes et des masques miniatures.
Comme ils étaient nomades, ils créaient – c’est la logique même – des pièces petites et facilement transportables, afin de pouvoir amener avec eux ces objets qu’ils chérissaient lors de leurs multiples déplacements.
Vinrent ensuite les Inuits de Thulé, entre 1 000 et 1 700 ap. J.-C. Ces gens chassaient les baleines pour leur survie et se servaient des parties non comestibles, comme les os de baleine, pour se fabriquer plus d’outils et des abris.
On considère les Inuits d’aujourd’hui comme les descendants des peuples de Dorset et de Thulé. Plusieurs outils inuits modernes proviendraient des Inuits de Thulé (dards de pêche, couteaux à neige pour construire les igloos, harpons et de plus grosses pièces comme les kayaks et les qamutiq - traîneaux). Les gens de Thulé ont aussi créé quelques amulettes et objets rituels, mais leurs aptitudes artistiques étaient principalement canalisées vers la décoration des objets utilitaires.
Au cours des trois derniers siècles, les Inuits ont utilisé les mêmes habiletés et traditions que celles qui étaient employées plusieurs siècles auparavant pour survivre dans des conditions incroyablement difficiles.
L’arrivée des Blancs
À l’arrivée dans l’Arctique des baleiniers, des explorateurs et des commerçants de fourrure européens, entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle, les Inuits ont adapté leur art aux goûts des Européens désireux de rapporter à la maison des souvenirs de ce qu’ils avaient vu sur cette terre de glace et de neige.
Les artistes inuits recréèrent aussi des objets utilisés par les Européens, tels des planchettes de cribbage et des fume-cigarettes, qu’ils taillaient dans les matériaux de l’Arctique, comme des os ou de l’ivoire. En échange, ils recevaient du tabac, des armes à feu et d’autres articles.
Aussi récemment que dans les années 1950, plusieurs Inuits vivaient encore dans la lande à la manière traditionnelle. Ils ne naissaient pas dans les hôpitaux, mais dans des camps et leurs familles se déplaçaient à pied ou en traîneau à chiens. Certains d’entre eux venaient visiter les villages et s’y installaient éventuellement, mais d’autres sont restés dans des camps éloignés. Ces derniers vivent encore aujourd’hui principalement de chasse et de pêche.