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L'art inuit reprend forme au Nunavik
Isabelle Dubois
Photo : Isabelle Dubois
Un vent de renouveau souffle aujourd'hui sur le Nunavik et transporte l'art des Inuits vers une toute autre dimension. L'art inuit, tel qu'on le connaissait, s'en trouve changé, transformé. Une métamorphose dont il avait grand besoin. Il s'exprime à présent plus librement, exposant sans gêne les diverses facettes de sa personnalité au grand jour, pour y raconter la fierté de son peuple.
C'est avec l'arrivée des Européens que le génie artistique des Inuits du Nunavik, coulant depuis toujours dans leurs veines, est d'abord reconnu. Fascinés par les objets qu'apportent avec eux les baleiniers et missionnaires qui investissent leurs terres ancestrales, les Inuits troquent volontiers leurs oeuvres avec ces étranges visiteurs, désireux de rapporter chez eux de petits souvenirs en ivoire.
Mais, au Nunavik comme au Nunavut, ce n'est qu'au milieu du XXe siècle que l'art inuit connaît son véritable essor, alors que les postes de traite de la Compagnie de la baie d'Hudson fleurissent ça et là sur les rives et les berges du Grand Nord. Échangés contre des denrées (sucre, farine, etc.) dont les Inuits dépendent désormais, ces menus objets d'art sont ensuite revendus plus au Sud, par l'entremise de la Guilde canadienne des métiers d'art.
Les affaires allant bon train, le marché des petites sculptures inuites prend vite de l'expansion; grâce au talent des artistes, les oeuvres prennent de plus en plus d’envergure. C'est alors qu'ils commencent à se servir de la stéatite, une matière autrefois utilisée pour fabriquer des qulliq (lampes à l'huile). Cette réputée pierre à savon, plus accessible que l'ivoire, leur permet donc de produire encore plus. Pour certains, cette occupation devient même leur gagne-pain.
Dans plusieurs communautés, les Inuits sont aussi initiés à une nouvelle forme d'art : la gravure de reproduction ou l’estampe. Moins répandu qu'au Nunavut, ce nouveau mode d'expression devient lui aussi une façon pour les artistes du Nunavik de raconter l'histoire de leur peuple.
Non seulement la vente d'art inuit donne-t-elle un revenu aux habitants des villages isolés de l'Arctique, mais, dans les années 1960 et 1970, cette industrie contribua aussi grandement au développement de coopératives au Nunavik, offrant aux Inuits, à qui elles appartiennent, une autonomie nouvelle.
Ainsi, grâce aux efforts de promotion de la Compagnie de la baie d'Hudson, puis de la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec, plusieurs artistes du Nunavik jouissent aujourd'hui d'une renommée internationale. Leurs sculptures et estampes sont exposées dans bon nombre de galeries d'art et de musées aux quatre coins du monde.
« L'âge de pierre » révolu
Bien qu'à cette époque, n'importe quel Inuk le moindrement habile de ses mains ait pu s'improviser artiste et espérer vendre ses sculptures en pierre à savon, il en est tout autrement aujourd'hui. C'est du moins ce que s'accordent à dire Bernard et Richard Murdoch, qui s'occupent tous deux, depuis plusieurs années, de la mise en marché des sculptures en provenance du Nunavik auprès de galeries d'art, boutiques-cadeaux et autres détaillants, pour le compte de la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec.
Selon eux, les années d'or qu'a connues la désormais célèbre pierre à savon seraient révolues, la vente de sculptures étant beaucoup moins profitable qu'elle l'a déjà été. « À l'époque, les gens découvraient tout juste les peuples autochtones canadiens, explique Bernard. Pratiquement n'importe quoi d'inuit pouvait alors se vendre. De nos jours, c'est vraiment l'art en soi, dans toute son originalité, qui se vend; les acheteurs recherchant avant tout la qualité », insiste-t-il.
Qualité versus quantité
Selon Bernard Murdoch, l'avenir serait donc dans les sculptures haut de gamme. C'est pourquoi la Fédération essaie, d'une part, par l'entremise de concours qu'elle organise depuis quelques années, d'encourager les artistes à se surpasser, et, d'autre part, d'éduquer ses coopératives à prioriser les achats de pièces de qualité. « Nous voulons que les artistes visent plus haut, qu'ils ne se contentent plus de produire des petits phoques en série », souhaitent les deux frères Murdoch.
« Bien sûr, il y aura toujours une clientèle pour ces petits phoques », affirme Dave Forrest, propriétaire de la galerie d'art Tivi, qu'il opère à Kuujjuaq. Mais selon lui, il y a deux catégories d'acheteurs : « L'un est un touriste ou un "Blanc" de passage pour affaires qui veut tout simplement rapporter un petit quelque chose du Nord, tandis que l'autre est un collectionneur qui fait preuve de plus de discernement, recherchant des pièces un peu plus abstraites, plus imaginatives qu'un simple petit phoque ».
Cependant, selon Louis Gagnon, conservateur de la collection d'art inuit pour l’Institut culturel Avataq, rien n'empêche un artiste de ne faire que des petits phoques s'il en a envie. Il doit tout simplement approfondir son oeuvre. Selon Gagnon, qui a publié bon nombre d’articles et prononcé plusieurs conférences sur le sujet, la répétition de certains thèmes ne compromet nullement la qualité des œuvres. « Il suffit de regarder les nombreuses sculptures d'oiseaux produites par Noah Echalook, un sculpteur d'Inukjuak, pour se rendre compte que l'emphase mise sur cette thématique ne lui a que permis d'explorer son sujet plus en profondeur, exploitant tout le pouvoir évocateur de son matériel et de ses formes », indique l'historien de l'art.
Retour vers le futur
Alors que certains se contentent d'exploiter toutes les facettes d'une même thématique caractérisant leur art, d'autres misent le tout pour le tout et tentent leur chance avec une approche plus moderne de l'art, voire même anticonformiste pour certains, révolutionnant toute la dynamique de l'art inuit tel qu'on le connaissait.
C'est le cas de Mattiusi Iyaituk, d'Ivujivik, qui, depuis la fin des années 1970, produit des pièces plus originales, transportant l'art inuit dans une toute autre direction, avec une approche plus contemporaine, plus personnelle. Tout comme son collègue, Sammy Kudluk, de Kuujjuaq, Mattiusi ne se contente plus de sculpter que la pierre, mais abreuve sa créativité de matériaux disparates, incorporant ivoire, bois de caribou et ossements de toutes sortes à ses oeuvres, allant même parfois jusqu'à utiliser des matériaux plus modernes tels que l'aluminium.
Bien que les thèmes abordés par ces sculptures qu'on pourrait qualifier de « nouvel âge » restent gravés dans le souvenir des Inuits, le résultat n'en est pas pour autant dépassé. Ainsi, bien que les masques chamaniques que produit Sammy Kudluk soient tirés de croyances anciennes, ils ne ressemblent en rien aux gravures primitives qu'ont découvert les archéologues dans le roc près du village de Kangiqsujuaq. Il en va de même pour ses autres pièces, qui, pour la plupart, trouvent leur inspiration dans l'héritage que lui ont laissé ses ancêtres, mais divulguent leur message de façon tout à fait actuelle (voir photo et description de son oeuvre Homeland of the birds).
Comme le souligne Louis Gagnon, certains artistes poussent ce mariage du passé et de la modernité encore plus loin. Ainsi, Johnny Akuliak, dans ses oeuvres, ne se limite plus à façonner des scènes du mode de vie traditionnel ce qui, autrefois, était l'apanage du marché de la sculpture. Il n'hésitera pas à concevoir des mères inuites allaitant leurs petits au biberon, exposant ainsi une scène de la vie courante des Inuits d'aujourd'hui.
Une relève dans le moule
Il n'y a pas que la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec qui se préoccupe de l’avenir de l'art au Nunavik. La Société Makivik, qui a, entre autres, pour objectif de stimuler le développement économique du Nunavik, a elle aussi à coeur cette industrie qui a contribué à mettre son peuple sur la carte. C'est donc pour cette raison que Makivik a fondé, il y a près de deux ans, sa nouvelle filiale, Les Créations Nunavik. Cette entreprise favorise la production artisanale dans la région en commercialisant les oeuvres, par l'entremise de son site Internet, ainsi qu'à sa boutique de Kuujjuaq.
Dans un même effort, Makivik a aussi décidé d'organiser des ateliers d'art au Nunavik. Ainsi, à chaque automne depuis 2002, des ateliers de sculpture, mais aussi de gravure, d'impression au pochoir et de joaillerie, sont-ils tenus dans différents villages de la région.
Ces ateliers ont comme objectif principal d'inspirer les artistes inuits à développer leur plein potentiel, tout en stimulant la vitalité artistique au Nunavik. Ceux-ci favorisent aussi les échanges culturels, que ce soit entre les différents groupes inuits ou avec des cultures complètement différentes de la leur. Les instructeurs provenant non seulement d'ailleurs dans le monde circumpolaire, mais d'un peu partout au monde. Cette diversité culturelle permet ainsi aux artistes d'élargir leur pratique grâce à l'apport de ces instructeurs, et des techniques et matériaux divers dont ils se servent.
Les ateliers sont ouverts autant aux maîtres artistes, qu’aux apprentis. Ils assurent ainsi une relève, un futur à cette forme d'expression inscrite dans le patrimoine des Inuits du Nunavik depuis des millénaires.