Les ivoiriers de Hall Beach

Sculpture d'igloos en ivoire

Pascale Dion
Photo : Pascale Dion
 
Une fine poussière blanche tourbillonne autour de la pointe rotative de la perceuse électrique creusant dans une pièce d’ivoire. La petite section d’ivoire de morse semble danser dans la main gauche de Greg Morgan pendant qu’il la retourne continuellement pour en exposer toutes les facettes à l’outil de façonnage.

Greg Morgan appartient au groupe d’élite de sculpteurs d’ivoire de morse – ivoiriers – qui vivent et travaillent à Hall Beach, une communauté comptant 650 habitants située au-dessus du Cercle polaire, dans la péninsule de Melville au Nunavut.

Les sculpteurs de Hall Beach sont avantagés, car une importante population de morses vit dans les eaux avoisinantes. Ces énormes mammifères marins aux dents démesurées (défenses) fournissent aux artistes locaux l’ivoire qui sera transformé en œuvres d’art.

Autodidactes et inspirés de leur culture inuite, les ivoiriers de Hall Beach impressionnent par leur sens artistique et leur aptitude à créer et à reproduire. Leurs ancêtres, continuellement confrontés au climat hostile de l’Arctique, soutenaient une relation intime avec leur environnement. C’est avec ingéniosité qu’ils fabriquaient, dans l’ivoire de morse entre autres, des outils essentiels à leur survie tels que des têtes de harpon.

Les défenses de morse peuvent atteindre 1,2 mètre de longueur. Heureusement, ces impressionnantes canines sont coupées en plusieurs pièces pour permettre aux sculpteurs de travailler à une plus petite échelle.

Greg travaille dans sa cuisine. L’ivoire de morse produit de la poussière et une odeur quand il est travaillé, une effluence qui n’est pas sans rappeler une visite chez le dentiste. Toutefois, cette poussière est beaucoup moins envahissante que celle qui se répand lorsque les sculpteurs travaillent la serpentine ou pierre à savon. Cette dernière doit être sculptée à l’extérieur ou dans une pièce bien ventilée.

Greg arrête sa perceuse et me présente une poignée de petites roches malodorantes et d’apparence douteuse. Il s’esclaffe de rire devant ma perplexité et m’explique que ce sont des dents de morse. Malgré leur apparence et leur odeur répugnantes, les dents de morse révèlent une matière d’un blanc laiteux lorsqu’elles subissent le traitement d’un sculpteur, sans compter qu’elles s’avèrent parfaites pour la sculpture miniature. Greg ramasse une de ces dents et en très peu de temps la transforme en un adorable morse miniature d’à peine deux centimètres et demi de long.

Greg a beaucoup en commun avec les dentistes. Il utilise d’ailleurs de véritables fraises et pointes de perceuse dentaire qu’il a troqué avec l’un d’eux. Récemment, un dentiste de passage à Hall Beach a pu essayer l’outillage de Greg sur une pièce d’ivoire et a commencé à la sculpter tout naturellement.

Greg travaille aussi la pierre à savon, les bois de caribou et les défenses de narval. Son ingéniosité l’amène aussi à utiliser l’os de mâchoire et l’os de pénis de morse qui est très dense et qui peut atteindre 65 centimètres en longueur. Ces os sont moins poreux que les autres types d’os et présentent une bonne alternative à l’ivoire. Chacune des différentes matières a ses atouts et ses faiblesses et Greg sait en apprécier toutes les subtilités. Une défense de morse, par exemple, est fréquemment marquée de failles et de fissures longitudinales qu’il intègre judicieusement dans ses créations.

Greg n’est pas très friand de chasse, cependant lorsqu’il aperçoit des animaux, il les observe longuement et s'en inspire. Jeune, il faisait des croquis de gens vaquant à leurs occupations quotidiennes. Au cours des années, il a développé une très grande capacité de visualisation. Il peut donc maintenant représenter artistiquement la faune arctique sur papier, dans l’ivoire ou dans de la pierre. Même si Greg ne sculpte que depuis deux ans, il a su se mériter une reconnaissance pour son travail et démontrer une grande maturité artistique. Ses sculptures sont le reflet de son talent et de sa passion pour la transformation de matières organiques et minérales en de merveilleuses œuvres d’art.

Johnny Kadluksiak est un autre artiste de Hall Beach bien connu pour ses reproductions miniatures de scènes traditionnelles de la vie inuite. Son œuvre est conçue à une échelle beaucoup plus réduite et comprend souvent plusieurs petites pièces fixées à une base. Il sculpte habituellement des tableaux de vie tels un village d’igloos ou une chasse : le kayak en compagnie de baleines, la pêche sur la glace et la chasse à l’ours figurent parmi ses thèmes favoris.

C’est par curiosité qu’il y a environ trois ans Johnny a emprunté les outils de son frère pour façonner des pièces d’ivoire. Il a été immédiatement fasciné par le médium. Ses premières créations se sont vendues rapidement, ce qui l’a grandement encouragé à poursuivre ses expérimentations avec l’ivoire de morse. Avec l’expérience, il a réussi à réduire les dimensions de ses œuvres sans toutefois affecter la subtilité des détails de ses sujets. Il y a un an, Johnny a investi dans de l’équipement haut de gamme. Ces outils l’accommodent et facilitent la création des caractères miniatures faisant partie de ses tableaux évocateurs.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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