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Oeuvre de séduction
Nicole Allard
Photo : Patrick Ageneau © Muséum, Lyon
L’art, plus que tout autre moyen de communication, a révélé le peuple inuit. En moins de cinquante ans d’une production ininterrompue encouragée par les autorités canadiennes, il a engendré ses maîtres et conquis le reste du monde. Pourquoi cette fascination?
Un rayonnement international
En ce début de millénaire, l’art inuit jouit d’une visibilité extraordinaire. Des chefs-d’œuvre d’artistes inuits réputés sont actuellement admirés à l’étranger, mobilisant l’attention des spécialistes (historien d’art, muséologue, ethnologue, anthropologue, collectionneur, etc.) et du grand public, séduit d’emblée.
Près de 100 000 visiteurs ont ainsi vu l’exposition Inuit, quand la parole prend forme présentée en 2002-2003 au Muséum d’histoire naturelle (futur Musée des Cultures du monde) de Lyon, en France. Réalisée en partenariat avec le Musée d’art Inuit Brousseau de Québec, celle-ci sera d’ailleurs accueillie, sous patronage honorifique du président Chirac, par le réputé Musée de l’Homme de Paris dès l’automne 2004 et fera la tournée d’autres grandes villes européennes au cours des quatre prochaines années. Un précédent, semble-t-il, dans le milieu muséologique français habitué à ce que tout événement digne de ce nom parte de la capitale et non l’inverse!
Idem pour les quelques 274 sculptures de la collection Brousseau, cette fois réunies dans l’exposition Miniatures inuit, montrée au printemps 2003 au Musée de la Miniature de Montélimar, qui s’apprête à tenir l’affiche ailleurs sur le Vieux Continent1.
Des succès de fréquentation, mais aussi de presse – articles à l’appui dans Le Figaro, dans GÉO et surtout dans L’ŒIL, le plus prestigieux magazine d’art francophone d’Europe – dont s’enorgueillit Raymond Brousseau, directeur fondateur du musée qui porte aujourd’hui son nom et qui est pour beaucoup dans tout ce remue-ménage promotionnel et médiatique.
On n’avait pas vu pareille consécration de l’art inuit, assure ce dernier, depuis l’Exposition universelle de Montréal (Expo 67) qui donna le coup d’envoi à la tournée mondiale de Masterworks of the Canadian Arctic (Moscou, Leningrad, Copenhague, Paris, Londres, Philadelphie) en 1971-1973, suivie en 1989 de Masters of the Arctic (New York, Amérique du Sud, Japon). Des moments marquants dans l’histoire de cet art somme toute relativement jeune et, bizarrement, encore méconnu au Québec2.
Du silence à la parole entendue
Effet de la mondialisation, progrès des communications, abattement des distances et des frontières, multiplication des échanges entre le Grand Nord et le Sud? Reste que les nombreux talents engendrés par le peuple inuit, dont la population ne dépasse pourtant pas les 45 000 habitants dans tout l’Arctique canadien3, se font de plus en plus remarquer sur la scène internationale. Comment est-ce possible?
D’entrée de jeu, oserait-on parler de l’engouement généralisé d’un public intellectuellement curieux, de plus en plus ouvert aux autres cultures et, qui plus est, friand d’exotisme? Oserait-on pointer du doigt l’intérêt scientifique que suscite l’étude d’une ethnie nouvelle, au destin comparable à celui de certaines peuplades primitives d’Océanie ou d’Afrique tout juste projetées à l’époque moderne? Cette notion de rareté qui justifie en soi la préciosité?
« Dès l’enfance, en France, j’ai été nourri par toute une littérature jeunesse et une imagerie sur les Inuits, surtout ceux du Groenland décrits dans les récits des explorateurs polaires Jean C. Charcot et Paul-Émile Victor, puis par Jean Malaurie, évoque Frédéric Laugrand, anthropologue et spécialiste des religions à l’Université Laval qui voyage régulièrement dans l’Arctique4. Pour l’Européen, davantage que pour le Nord-Américain, vivre en cette immensité de neige qui lui semble inhospitalière relève de l’exploit. De plus, l’univers nordique totalement inconnu exerce l’attrait de la différence et de l’aventure extrême. »
Par-delà toutes considérations romantiques, se trouve l’admiration ressentie face à ce peuple survivant qui, dans un environnement ingrat, doit à son ingéniosité naturelle et à ses astuces de chasseur nomade sa périlleuse traversée des âges. Le respect sans bornes qu’on éprouve aussi, « d’en bas », pour sa rude mise à l’épreuve devant les bouleversements de la sédentarisation et le passage inévitable à un autre mode de vie. Pour sa capacité d’adaptation et pour son optimisme garant d’avenir…
Aussi fulgurante fut son entrée dans la modernité, le peuple inuit a su conserver son identité. Cela impressionne d’autant plus qu’elle transparaît dans sa pratique artistique. L’art est en quelque sorte devenu la voix qui raconte, celle qui relaye la tradition orale, et dont les accents reconnaissables et les échos intemporels portent de plus en plus loin.
Un contexte d’émergence exceptionnel
Dans la perception artistique occidentale qui entretient depuis toujours certaines visées élitistes, le contexte d’émergence de l’art et de l’artisanat inuit, entrevus il y cinquante ans par les instances gouvernementales comme une solution économique, reste un fait unique voire inusité.
Plus paradoxale encore s’avère, l’absence du concept de l’art dans la mentalité et dans la société inuite traditionnellement pragmatique, à l’origine encline à fabriquer des objets utiles et fonctionnels (outils, armes, vêtements, talismans, etc.) liés à la survie, au transport ou à la protection, plutôt que destinés à la simple contemplation.
Mais le sens de l’observation inné, la conscience aiguisée du monde et de l’environnement qui les entoure, de même que l’héritage d’un savoir-faire millénaire prédestinaient déjà les Inuits à l’aventure artistique. Et ils s’y engagèrent collectivement dès l’établissement des premiers villages dans les années 19505. Du jamais vu dans toute l’histoire de l’art et, sans doute, de l’humanité, selon certains experts!
Une saveur ethnique
Tout ce potentiel de créativité enthousiasme tant et si bien un jeune artiste canadien du nom de James Houston que, suite à un séjour dans le Grand Nord en 1948, celui-ci donne la première véritable impulsion à son développement et consacre sa carrière entière à en faire l’éloge.
S’ensuivent diverses campagnes de commercialisation sous parrainage fédéral organisées par la Guilde canadienne des métiers d’art de Montréal, pour faire connaître cette production autodidacte qu’on considère alors comme non encore corrompue par les canons de l’esthétique occidentale.
Des œuvres se démarquent alors. Des œuvres d’artistes anonymes qui expriment une maîtrise technique et plastique indéniable et qui arborent l’empreinte ethnoculturelle des Inuits, à cheval entre tradition et modernité, entre figuration et abstraction. Une découverte!
Des coopératives sont créées dans le but de protéger les intérêts des Inuits et de distribuer leurs pièces tout en en préservant la qualité et l’authenticité sur les marchés du Sud où la demande ne tarit pas. Aujourd’hui, d’autres organismes et institutions contribuent à cette mission de reconnaissance. Et les grands musées du monde collectionnent l’art inuit.