100 jours sur l'océan arctique

Traineaux tirés par des chiens

Sarah McNair Landry
Photo : Paul Landry
 
Malgré une nuit difficile où le bruit incessant du vent nous empêche de dormir, ce premier matin d’un long parcours est des plus excitants. Le but de notre expédition est de traverser l’océan Arctique, de la Russie au Canada, en passant par le pôle Nord.

Planification

Nous avons planifié cette expédition pendant près d’un an. Enfin, nous pouvons partir vers le pôle. Les mois précédant le départ ont été très difficiles : collecte de fonds, commande et emballage de la nourriture et de l’attirail, test de l’équipement, construction des kamotiks1 et entraînement des chiens. Une fois prêts, nous avons transporté par avion nos seize chiens, les deux kamotiks, tout notre équipement à l’autre bout du monde, d’Iqaluit jusqu’à notre point de départ : Cap Arctichesky, situé à l’extrémité nord de la Russie. Le 3 mars, après un délai d’une semaine imposé par le mauvais temps, un hélicoptère russe nous déposait sur la banquise. Paul, David et moi saluions le pilote de la main. Le quatrième membre de l’équipe, un photographe prénommé Martin, nous rejoindrait plus tard près du pôle Nord.

4 mars 2006

Le vent balaie la surface de la glace et soulève la neige en blizzard. Réveillés dès six heures, nous devons rester sur place jusqu’à ce que la tempête se calme et que la visibilité s’améliore. Sur les réchauds, nous faisons fondre suffisamment de neige pour notre périple de la journée tout en avalant un bon chocolat chaud et un bol de céréales. Une fois la tempête apaisée, c’est le départ.

Nous remontons la fermeture éclair de nos anoraks équipés d’un capuchon pour bloquer le vent de notre visage. Nous démontons la tente en prenant garde d’en plier soigneusement les mâts. Nous répartissons les bagages sur les deux traîneaux, attelons nos seize chiens et distribuons les tâches. Les trois membres de l’expédition sont prêts pour le grand périple.

Paul part à skis le premier. C’est aujourd’hui son tour de prendre la tête du peloton, navigant et trouvant la route sur le terrain accidenté. Je le suis en m’occupant du premier attelage de chiens et David, du deuxième. Chacun skie à côté de son kamotik, conduisant les chiens et manoeuvrant au besoin le traîneau sur la glace inégale. Il faut se suivre de près car la poudrerie couvre nos traces en quelques minutes. À la queue leu leu, nous nous dirigeons donc vers le pôle Nord. À toutes les deux heures, nous nous octroyons une courte pause pour manger, boire, faire pipi et reposer les chiens.

Vers la fin de cette première journée d’expédition, nous sommes confrontés à une étendue de glace mince et fissurée. Après évaluation de sa solidité, nous décidons de tenter de nous aventurer. Paul traverse d’abord à skis et je le suis avec le premier attelage de chiens. Alors que les huit chiens franchissent la dernière partie de glace mince, je peux voir la glace osciller sous leurs pattes en raison de son élasticité. Les chiens se retrouvent en terrain solide, mais l’arrière du traîneau calle sous la surface gelée et glisse lentement dans l’eau glaciale. Je m’enfonce jusqu’à mi-cuisse avant de réussir à me hisser sur le traîneau. Je rampe sur les bagages et saute sur la glace solide. Nous commandons aux chiens de tirer davantage et les aidons à sortir le traîneau de l’eau. Le deuxième attelage suit de près. Heureusement, les chiens font une embardée pour éviter la glace brisée et, comme leur poids est moindre, ils réussissent à atteindre la glace solide. Toutefois, le kamotik pesant 225 kilos se retrouve aussi dans l’eau, David en a jusqu’aux genoux.

Bien que deux d’entre nous soient trempés, nous décidons de poursuivre la route, convaincus de devoir trouver la banquise solide pour y monter la tente en toute sécurité.

Ce soir-là, dans la tente, une fois le repas sur le feu et notre attirail mouillé mis à sécher, nous vérifions notre position à l’aide du GPS (système mondial de localisation). À notre grande surprise, la distance parcourue affiche : moins 0,5 mille nautique. En raison des vents contraires soutenus, la glace a donc dérivé plus rapidement vers le sud et nous avons perdu du terrain ! Mais ce n’est qu’une journée normale dans l’océan Arctique où certains jours, c’est génial, alors que d’autres jours, il faut garder le moral et espérer que tout aille pour le mieux après une bonne nuit de sommeil.

17 mars 2006

Nous voyageons depuis à peine quinze jours et déjà nous avons mille et une histoires à raconter. Entre la grande étendue d’eau libre, la glace cahoteuse et les visites des ours polaires en soirée, nous ne savons jamais à quoi nous attendre. L’océan Arctique est couvert d’une couche de glace dont l’épaisseur varie de quelques centimètres au premier gel jusqu’à cinq mètres pour la glace vieille de plusieurs années. Le gel forme de grands plateaux de glace qui sont constamment emportés par les courants océaniques, les vents et les marées. Lorsque deux gros plateaux dérivent ensemble, les glaces s’entrechoquent et des blocs de glace se dressent, créant une crête de pression. Certaines, très petites, ne faisant pas plus d’un mètre de haut, sont très faciles à franchir en traîneau. D’autres, plus volumineuses, peuvent atteindre une hauteur de plusieurs mètres : abruptes la plupart du temps et dangereuses à la descente, elles représentent un grand défi pour l’équipe. Souvent, on doit s’y tailler une route à la hache et guider lentement chiens et équipages, en faisant attention de ne pas briser nos traîneaux.

Quand, au contraire, deux plateaux se séparent, une fissure ou chenal se forme et laisse entrevoir les eaux libres. La largeur d’un chenal peut varier d’un demi-mètre à un kilomètre. Les crêtes de pression nous ralentissent, mais les fissures, elles, peuvent nous bloquer carrément le chemin. Parfois, le chenal a suffisamment regelé pour que nous passions sur la glace mince; d’autres fois, nous sommes forcés de chercher à l’est ou à l’ouest un étroit passage ou de la glace suffisamment épaisse pour supporter notre poids. Quand nous ne trouvons pas d’endroit pour traverser, nous sommes forcés de camper sur place en attendant que l’eau gèle à nouveau.

Si nous sommes chanceux, nous trouvons un morceau de glace flottant suffisamment volumineux pour servir de radeau et transporter un traîneau et un attelage de chiens. Deux d’entre nous traversons en premier, en pagayant à l’aide de pelles et de skis. Nous installons un système de poulies avec des vis à glace et des câbles et, en faisant la navette, nous remorquons chiens et traîneaux sur le morceau de glace.

27 avril 2006 : le pôle Nord

Cela fait une drôle d’impression de se tenir sur le toit du monde. Pendant cinquante-six jours, nous déplaçant vers le nord, nous nous sommes dirigés vers un point imaginaire d’une carte, où nous ne sommes accueillis par aucun repère, aucun drapeau ni édifice. Le pôle Nord ressemble à s’y méprendre à tous les autres morceaux de glace que nous avons foulés. Grâce à notre GPS, nous sommes en mesure de repérer précisément le pôle. En approchant du secteur général du pôle Nord, nous avançons, GPS en main, jusqu’à ce qu’il affiche 90° nord.

Nous nous embrassons et nous nous félicitons. Nous plantons nos drapeaux et prenons des photos. Réintégrant la tente, nous appelons la famille et les amis et soulignons l’événement avec les larmes de whisky qui restent. C’est très gratifiant de se trouver au pôle, mais c’est aussi tout juste une autre journée sur la glace. Le lendemain matin, on se lève comme d’habitude et on reprend la route vers notre objectif final, le nord du Canada.

Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.

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