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Entrevue avec Marie Belleau
Arianne Clément
Photo : Arianne Clément
Marie Belleau, jeune femme ambitieuse de 24 ans, à la fois Inuite et francophone, détentrice d’un baccalauréat en langues de l’Université Laval et quadrilingue, illustre bien la société multiculturelle et multilingue du Nunavut, en plus d’être un modèle de détermination pour la communauté. C’est avec cœur, franchise, intelligence et un sens marqué de la nuance qu’elle a répondu aux questions du Toit du Monde à titre de citoyenne du Nunavut.
Le Toit du Monde : Quel parcours t’a amenée à parler quatre langues ?
Marie Belleau : Ma mère est Inuite et mon père est Québécois. À la maison, mes parents communiquaient entre eux en anglais et nous parlaient, à ma sœur et à moi, dans leur langue maternelle, c’est-à-dire l’inuktitut et le français. J’ai habité Iqaluit de ma naissance jusqu’à l’âge de neuf ans. À ce moment-là, je suivais un programme scolaire bilingue, anglais et français. Puis ma famille a déménagé au Québec afin que nous puissions recevoir une meilleure éducation. Le reste de mes études s’est donc déroulé en français. Au cours de mon baccalauréat en langues, j’ai aussi appris l’espagnol, que j’ai perfectionné durant différents voyages. Je me sens très à l’aise avec le français et l’anglais, je parle couramment l’espagnol mais j’ai plus de difficulté avec l’inuktitut.
Quels sont les avantages de parler quatre langues au Nunavut ?
Je dirais que les avantages sont infinis ! Mon réseau social est très large, varié et culturellement riche. Il m’est facile d’obtenir un emploi ; j’ai l’impression qu’à partir du moment où les employeurs savent que je parle quatre langues, on veut me confier des emplois pour lesquels je ne suis pas du tout qualifiée. Au Nunavut, il y a des primes de bilinguisme qui assurent un meilleur salaire aux gens maîtrisant plus d’une langue. Je viens d’être acceptée pour participer à un programme international pour les autochtones, qui se déroule au Groenland, et on m’a laissé entendre que j’avais été admise parce que je parle le français et l’espagnol en plus de l’anglais et de l’inuktitut. Je suis souvent sollicitée pour participer aux événements de la communauté. On m’a demandé, par exemple, d’animer dans les trois langues du Nunavut le Toonik Time et Alianait ! qui sont des festivals régionaux. Je pourrais énumérer les avantages encore longtemps ; il y en a tellement.
Accordes-tu une valeur sentimentale particulière à l’une des quatre langues que tu parles ?
Je dirais que le français m’est très cher parce que je m’identifie, sur plusieurs points, aux Québécois. J’éprouve aussi une grande affection pour l’inuktitut qui est dans une situation précaire. Il faut continuer de nous exprimer dans cette langue et la transmettre aux petits afin d’en assurer la survie. Je ne veux pas être fataliste mais il est évident que les Inuits se désintéressent de leur langue et que celle-ci pourrait disparaître.
Qu’est-ce qui te fait dire que l’inuktitut est en danger ?
Autour de moi, je vois des familles dont les deux parents sont Inuits et qui ne parlent à leurs enfants qu’en anglais. Beaucoup de jeunes à Iqaluit ne parlent pas du tout l’inuktitut. L’anglais est pour eux la langue d’usage. Je considère que je suis un exemple de cette réalité. Bien que l’inuktitut soit ma langue maternelle, j’ai du mal à m’exprimer dans cette langue et il m’est difficile de communiquer avec mon propre grand-père. Je suis cependant un peu rassurée lorsque je voyage dans les petites collectivités où tout le monde parle encore l’inuktitut. Je sais que j’ai une grande responsabilité face à cette langue, que je dois me perfectionner afin de l’enseigner à mes futurs enfants.
Que penses-tu du système d’éducation actuel ?
C’est évident que ce système n’est pas valable, mais on ne peut blâmer personne ; il y a si peu de temps que l’écriture inuite a été inventée. L’enseignement en inuktitut n’est pas encore élaboré, contrairement au français et à l’anglais qui sont enseignés depuis des centaines d’années. La langue écrite est jeune et il faut en construire les bases. Il n’y a pas, pour le moment, de vocabulaire pour désigner ce qui est relatif aux mathématiques, à la science ou à la chimie. Comment enseigner les mathématiques au secondaire quand la langue nous permet difficilement de compter au-delà de cinq ?
Je dirais aussi que l’inuktitut est mal adapté à la réalité contemporaine. Certains mots sont tellement longs et descriptifs qu’il devient excessivement laborieux d’écrire et de parler la langue. Je crois que l’inuktitut devrait être la langue d’enseignement jusqu’à la fin du secondaire mais que certaines matières devraient être enseignées en anglais. Il faut cependant savoir qu’au Groenland, on a réussi à créer un vocabulaire complet en langue inuite; ce qui permet de croire que le défi, bien qu’il soit grand, est réalisable. Mais l’anglais demeure un bon outil qu’il ne faut pas négliger.